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Le Recteur de l’Université d’État d’Haïti, professeur Dieuseul Prédélus, a pris part, le vendredi 6 mars 2026, au lancement de la « Global Money Week – Ayiti 2026 ». Cette initiative, organisée chaque année au mois de mars, constitue une semaine mondiale d’éducation financière. Invité à prendre la parole lors de cet événement, le professeur Prédélus a prononcé un discours de qualité que je vous invite à découvrir.
« C'est avec un sentiment de profonde responsabilité que je prends la parole ce matin, à l'occasion du lancement de la quatorzième édition du Global Money Week. Je remercie sincèrement Monsieur le Gouverneur Ronald Gabriel et la Banque de la République d'Haïti pour l'honneur qu'ils font à l'Université d'État d'Haïti en lui réservant une place dans ce dialogue essentiel sur l'éducation financière.
Cette invitation n'est pas un hasard. Elle traduit une conviction partagée : que l'avenir d'Haïti se jouera dans les salles de classe avant de se jouer dans les salles des marchés. Et c'est précisément de ce lien fondamental entre éducation, création de richesse et culture financière que je souhaite vous entretenir ce matin.
Permettez-moi de commencer par une affirmation que je tiens pour irréfutable : aucune nation ne s'est jamais développée sans avoir d'abord investi massivement dans l'éducation de ses citoyens. Ni la Corée du Sud, qui en quelques décennies a transformé une économie agraire en puissance technologique mondiale. Ni Singapour, ce petit État-cité sans ressources naturelles, devenu l'un des centres financiers les plus dynamiques du globe. Ni les nations scandinaves, dont le niveau de vie et de cohésion sociale demeure une référence universelle.
Ces sociétés ont compris quelque chose d'essentiel que nous, en Haïti, devons-nous réapproprier avec urgence : la richesse ne naît pas de la terre seule, ni du capital seul. Elle naît d'abord dans l'esprit humain. Elle est le produit de la connaissance appliquée, de la compétence valorisée, de l'innovation portée par des individus formés, outillés, et capables de transformer des idées en valeur économique réelle.
L'économiste Gary Becker, Prix Nobel d'économie, a démontré que le capital humain — c'est-à-dire l'ensemble des compétences, des savoirs et des aptitudes d'une population — constitue le facteur le plus déterminant de la croissance économique à long terme. En d'autres termes : éduquer un enfant, c'est produire de la richesse. Former un jeune, c'est investir dans le PIB de demain.
En Haïti, nous avons hérité d'un système d'enseignement qui a longtemps formé des diplômés sans nécessairement créer des agents économiques autonomes et productifs. Il nous revient aujourd'hui, à nous, institutions d'enseignement supérieur, de corriger cette trajectoire. L'Université d'État d'Haïti est engagée dans cette réforme profonde de ses curricula, pour que nos diplômés ne soient plus seulement des candidats à l'emploi, mais des créateurs de valeur, des entrepreneurs du savoir, des bâtisseurs d'une économie nationale digne de ce nom.
Mais voici où nous devons faire preuve d'une lucidité douloureuse : dans notre pays, l'éducation formelle elle-même souffre d'une lacune béante. Elle a, pendant trop longtemps, ignoré une dimension fondamentale de la vie citoyenne et économique : la culture financière.
Qu'est-ce que la culture financière ? C'est la capacité à comprendre et à utiliser efficacement les instruments financiers : gérer un budget, épargner avec méthode, comprendre le crédit, analyser un investissement, distinguer une dépense d'un actif, comprendre les risques liés à l'inflation et aux taux de change. C'est, en somme, savoir naviguer dans l'économie réelle.
Or, force est de constater qu'en Haïti, cette culture est dramatiquement absente. Et ce constat traverse toutes les couches de la société. Le paysan qui emprunte à un créancier à des taux usuraires sans comprendre ce qu'il signe. La marchande qui ne distingue pas son capital de ses revenus. L'étudiant brillant qui, à la fin de ses études, ignore tout du fonctionnement d'un compte d'épargne. Le fonctionnaire qui croit que thésauriser des billets sous un matelas est une forme de sécurité financière. Le jeune entrepreneur qui échoue non par manque de talent, mais par absence totale de gestion financière.
Ces situations ne sont pas des anecdotes. Elles sont le quotidien de millions de nos compatriotes. Et elles coûtent cher — très cher — à notre économie nationale. L'analphabétisme financier maintient des familles entières dans la précarité cyclique, sabote des projets prometteurs, alimente la méfiance envers les institutions bancaires formelles, et renforce l'économie informelle au détriment du développement structurel du pays.
Des études menées dans la région Caraïbes-Amérique latine montrent de façon constante que les pays affichant les plus faibles niveaux d'inclusion financière sont également ceux où l'éducation financière est la plus négligée dans les curricula scolaires. Haïti ne fait pas exception à cette règle — au contraire, elle en illustre tragiquement la validité.
C'est pourquoi l'initiative de la Banque de la République d'Haïti, à travers le Global Money Week, revêt à mes yeux une importance stratégique qui va bien au-delà du symbolique. Elle pose, concrètement, une question que nos institutions d'enseignement doivent entendre comme un appel à l'action : que faisons-nous pour préparer nos jeunes à vivre et à prospérer dans une économie réelle ?
À l'Université d'État d'Haïti, nous croyons que la formation universitaire doit intégrer systématiquement des modules d'éducation économique et financière, non comme disciplines accessoires réservées aux seuls économistes, mais comme compétences transversales indispensables à tout diplômé, quelle que soit sa filière. Un médecin doit savoir gérer un cabinet. Un ingénieur doit comprendre la rentabilité d'un projet. Un juriste doit maîtriser les notions de risque financier dans ses conseils. Un enseignant doit être capable de guider ses élèves dans la compréhension du monde économique qui les entoure.
Nous devons former des citoyens économiquement compétents. Des femmes et des hommes capables de créer de la richesse, de la conserver, de la faire fructifier, et de la partager de manière responsable. Car c'est en cela que l'éducation remplit sa mission la plus haute : non seulement transmettre des savoirs, mais habiliter des individus à transformer leur environnement.
La transformation numérique que connaît le secteur financier mondial rend cette urgence encore plus pressante. Les services financiers mobiles, les monnaies numériques, les plateformes de financement participatif, les cryptoactifs — autant de réalités qui redéfinissent les règles du jeu économique. Nos jeunes haïtiens doivent être équipés pour comprendre ces mutations, non pour en être les victimes, mais pour en être les acteurs.
Je terminerai en lançant un appel à toutes les parties prenantes ici présentes. Aux institutions financières : continuez à investir dans l'éducation financière, pas seulement comme exercice de responsabilité sociale, mais comme un acte stratégique de construction de l'écosystème économique dont vous avez vous-mêmes besoin pour prospérer. Une population financièrement éduquée est une population qui épargne davantage, qui investit mieux, qui recourt plus légitimement aux services bancaires formels.
Aux dirigeants d'établissements scolaires et universitaires : faisons entrer la finance dans nos programmes. Pas la finance abstraite des grandes théories, mais la finance du quotidien, celle qui permet à un jeune de comprendre pourquoi il vaut mieux épargner que de dépenser compulsivement, pourquoi le crédit est un outil et non un piège lorsqu'il est bien utilisé, pourquoi l'investissement — même modeste — est la clé de l'accumulation patrimoniale.
Et à vous, chers étudiantes et étudiants : vous êtes la génération qui a le plus accès à l'information, aux technologies, aux réseaux mondiaux. Ne laissez pas cet accès vous rendre passifs. Formez-vous. Questionnez. Comprenez les mécanismes économiques. Développez une relation saine et lucide avec l'argent — non pas en faire une obsession, mais en faire un outil au service de vos projets de vie, de vos rêves, et de la reconstruction de ce pays qui nous est cher à tous.
Mesdames et Messieurs, Haïti a besoin d'une révolution — non pas une révolution de la violence, mais une révolution silencieuse et profonde : la révolution de la connaissance. Une révolution qui commence dans les salles de classe, qui se poursuit dans les amphithéâtres universitaires, et qui se concrétise dans les comportements économiques quotidiens de chaque citoyen.
La culture financière n'est pas un luxe réservé aux élites. C'est un droit fondamental de tout citoyen. Et c'est un devoir, pour nous, éducateurs et institutions, de le garantir à chaque Haïtien et chaque Haïtienne.
Longue vie au Global Money Week. Longue vie à la Banque de la République d'Haïti dans cette mission d'éducation et d'inclusion. Et longue vie à la jeunesse haïtienne, notre plus grande richesse, notre seule certitude d'avenir.
Je vous remercie. »