Table des matières
« Construire un argumentaire solide et un narratif cohérent susceptible de soutenir l'action des autorités publiques haïtiennes » : professeurs et étudiants mobilisés autour des huit sous-groupes de travail du Comité
LIMONADE — Le Campus Henry Christophe de Limonade a accueilli jeudi 29 janvier la deuxième conférence publique du Comité National Haïtien de Restitution et Réparation (CNHRR). « Cette activité scientifique citoyenne a réuni professeurs, membres du personnel administratif et étudiants autour de la question cruciale de la restitution et de la réparation, à la suite de la rançon imposée par la France à la République d'Haïti au XIXe siècle », selon le communiqué du CNHRR.
La cérémonie a débuté par les mots de bienvenue du professeur Guirand Hérisse, Président du Campus Henry Christophe de Limonade. Celui-ci a « invité l'ensemble de la communauté universitaire à embrasser la noble cause de la restitution et de la réparation, en soulignant l'importance de l'engagement académique citoyen dans ce combat historique et politique pour la justice et la dignité du peuple haïtien ».
Le professeur Ronald Jean-Jacques, Secrétaire exécutif du CNHRR, a présenté « le Comité comme une plateforme fédératrice visant à rassembler toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens autour d'un front commun pour la restitution et la réparation ». Il a énuméré « les huit sous-groupes de travail du CNHRR appelés à collaborer avec les différents secteurs de la société haïtienne » : Histoire, Économie, Droit, Relations internationales, Mémoire, Santé publique, Mobilisation et Communication, et Utilisation des fonds restitués.
« L'objectif du CNHRR consiste à construire un argumentaire solide et un narratif cohérent susceptible de soutenir l'action des autorités publiques haïtiennes dans le cadre des discussions et négociations avec la France et autres anciennes puissances coloniales », précise le document.
Le professeur Bildadson Cadélus, responsable du sous-groupe Mobilisation et Communication du CNHRR, a « centré sa communication sur la notion de "bancocratie", qu'il a identifiée comme un mécanisme majeur de néo-colonisation ». Selon lui, « la dette a permis aux élites françaises et aux banques y afférentes de placer les dirigeants haïtiens sous tutelle, instaurant ce qu'il qualifie de "gouvernance inversée" ». Il a « évoqué la manière dont la rançon imposée au pays a affaibli durablement l'État haïtien, l'empêchant d'assumer ses responsabilités envers la population durant plus de 122 ans de paiements, et même bien au-delà ».
« À travers une approche anthropologique et politique, le professeur Edelyn Dorismond, Doyen de la Faculté des Sciences Humaines du CHCL, a interrogé le projet civilisationnel du christianisme pour le monde ». Il a « proposé une équation symbolique à approfondir : celui du rapport entre le messianisme chrétien et les rançons imposées aux peuples exploités ». Le professeur Dorismond a établi un parallèle entre le sacrifice de Jésus pour le salut du monde et « au nom d'une pseudo mission colonialiste de civilisation, les puissances occidentales se sont octroyées le droit d'imposer des rançons aux autres peuples par le truchement de l'esclavage et de la colonisation ».
Le professeur Gédéon Louis a « signalé plusieurs documents de référence majeurs relatifs à l'actualisation du montant de la rançon : l'article du New York Times de février 2022 et les travaux de l'économiste français Thomas Piketty ». Sur le plan symbolique et mémoriel, « il a évoqué les écrits de Frantz Fanon, d'Aimé Césaire et de Pierre Bourdieu ». Il a « également insisté sur la notion de "dette odieuse", en parfaite cohérence avec l'analyse du professeur Cadélus, mettant en relief les mécanismes de domination coloniale, économique et symbolique instaurés par l'ordonnance de Charles X, au détriment du développement et du bien-être de la population haïtienne ».
Le communiqué souligne que « ces interventions passionnantes ont été gratifiées d'échanges féconds avec un public qui n'a cessé de poser des questions pertinentes ».
Le Comité National Haïtien de Restitution et Réparation est coprésidé par le Recteur de l'UEH, Dieuseul Prédélus. La première retraite de travail du CNHRR des 15-16 novembre 2025 a établi une feuille de route 2026 comprenant 11 axes, incluant la révision des manuels d'Histoire, l'intégration dans les concours de l'UEH, des conférences et webinaires, des bourses de master et doctorat, deux colloques en 2026, un Livre Blanc, des calculs actuariels, des journées d'études, la création d'une Chaire de Recherche sur la double rançon à l'UEH au premier trimestre 2026, un plan de communication, et des partenariats avec la CARICOM et des organisations internationales.
La rançon de l'indépendance fait référence à l'ordonnance de Charles X du 17 avril 1825 imposant à Haïti le paiement de 150 millions de francs-or en échange de la reconnaissance de son indépendance par la France. Cette somme, réduite à 90 millions de francs en 1838, a été payée par Haïti jusqu'en 1947. Les économistes estiment que le montant actualisé de cette dette, incluant les intérêts composés et le coût d'opportunité du développement entravé, se chiffre en dizaines de milliards de dollars.
Le Campus Henry Christophe de Limonade, situé dans le département du Nord, constitue une extension régionale de l'Université d'État d'Haïti. L'institution accueille plusieurs facultés et programmes de formation supérieure, contribuant à la décentralisation de l'enseignement universitaire public.
Cette deuxième conférence publique témoigne de l'engagement du CNHRR à mobiliser la communauté académique haïtienne autour de la question de la restitution et de la réparation. La structuration en huit sous-groupes thématiques permet une approche multidisciplinaire intégrant les dimensions historique, économique, juridique, diplomatique, mémorielle, sanitaire, communicationnelle et prospective de cette revendication nationale.