Table des matières
L'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité placent l'autre au centre de leurs préoccupations théoriques et pratiques. L'autre peut être saisi comme un non-soi ou comme un étranger. Ces deux éthiques présentent des points communs dans leur compréhension du sujet et de l'altérité. Il s'agit de l'idée que toute théorisation sociale et politique devrait s'inscrire dans une ontologie relationnelle de l'être humain (Bourgault, Cloutier & Gaudet, 2020). Cette théorisation s'articule d'abord autour de l'être humain conçu comme un être interdépendant et vulnérable ; ensuite, ce postulat de vulnérabilité et d'interdépendance doit reposer sur la vie éthique des communautés politiques ; enfin, l'être humain est conçu comme un sujet moral et citoyen orienté vers l'autre (Bourgault, Cloutier & Gaudet, 2020). L'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité sont liées à des degrés de contingence, c'est-à-dire qu'elles prennent en compte le particulier et le contextuel. Elles invitent à penser la responsabilité à l'aune de la relationalité inscrite dans un contexte particulier (Loute, 2020). En lien avec la philosophie interculturelle, cette communication vise à comprendre l'éthique de l'hospitalité chez Daniel Innerarity et l'éthique du care chez Joan Tronto pour penser une philosophie tendant à comprendre la question de l'accueil de l'autre et la diversité des visions du monde, les rapports du soi à l'autre dans une logique du vivre-ensemble. La diversité et le vivre-ensemble dans les sociétés contemporaines ainsi que les relations entre les peuples doivent être une préoccupation de la philosophie, par des actions structurées ou par un ensemble de pratiques tendant à intégrer la diversité non comme un obstacle à l'accomplissement de l'être, mais comme une richesse de l'être humain pour sa réalisation. Car la diversité est source de connaissance et d'innovation (Innerarity, 2009, 2012). Plus spécifiquement, il s'agit de réfléchir sur les possibilités de concilier le respect de la diversité culturelle et le projet de vivre-ensemble, c'est-à-dire vivre et agir ensemble malgré les différences culturelles, sociales et les visions politiques pouvant faire obstacle à tout accord commun entre les cultures. Pour y parvenir, on partira de l'analyse de la conception de Daniel Innerarity sur la réceptivité et des principes de l'éthique du care pour fonder une logique du vivre-ensemble.
Introduction
L'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité placent l'autre au centre de leurs préoccupations théoriques et pratiques. L'autre peut être appréhendé comme un non-soi ou comme un étranger. Ces deux éthiques présentent des points de convergence dans leur compréhension du sujet et de l'altérité. Il s'agit de l'idée que toute théorisation sociale et politique devrait s'ancrer dans une ontologie relationnelle de l'être humain (Bourgault, Cloutier & Gaudet, 2020). Cette théorisation s'articule d'abord autour de l'être humain conçu comme un être interdépendant et vulnérable ; ensuite, ce postulat de vulnérabilité et d'interdépendance doit informer la vie éthique des communautés politiques ; enfin, le sujet moral et citoyen est conçu comme orienté vers l'autre (Bourgault, Cloutier & Gaudet, 2020). L'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité sont liées à des degrés de contingence, c'est-à-dire qu'elles prennent en compte le particulier et le contextuel. Elles invitent à penser la responsabilité à l'aune de la relationalité inscrite dans un contexte particulier (Loute, 2020).
En lien avec la philosophie interculturelle, cette communication vise à comprendre l'éthique de l'hospitalité chez Daniel Innerarity et l'éthique du care chez Joan Tronto pour penser une philosophie tendant à comprendre la question de l'accueil de l'autre et la diversité des visions du monde, les rapports du soi à l'autre dans une logique du vivre-ensemble. Comment ces deux éthiques peuvent-elles contribuer à penser une philosophie de l'accueil et de la diversité ? Dans quelle mesure peuvent-elles nous aider à concevoir les rapports entre soi et l'autre dans une perspective de vivre-ensemble ? La diversité et le vivre-ensemble dans les sociétés contemporaines ainsi que les relations entre les peuples doivent être une préoccupation de la philosophie, par des actions structurées ou par un ensemble de pratiques tendant à intégrer la diversité non comme un obstacle à l'accomplissement de l'être, mais comme une richesse de l'être humain pour sa réalisation. Car la diversité est source de connaissance et d'innovation (Innerarity, 2009, 2012).
Pour tenter de répondre à cette problématique, nous examinerons premièrement l'ontologie relationnelle de l'être humain dans l'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité, en montrant comment l'être humain y est conçu comme interdépendant et vulnérable, comment cette conception informe la vie éthique des communautés politiques, et comment le sujet moral et citoyen y est orienté vers l'autre. Deuxièmement, nous analyserons la prise en compte du particulier et du contextuel dans ces deux éthiques, à travers les degrés de contingence et une conception de la responsabilité ancrée dans la relationalité et le contexte. Troisièmement, nous aborderons plus spécifiquement l'éthique de l'hospitalité chez Daniel Innerarity, en étudiant sa conception de la réceptivité et sa vision de la diversité comme source de connaissance et d'innovation. Quatrièmement, nous présenterons l'éthique du care chez Joan Tronto, ses principes et son application dans le contexte interculturel. Cinquièmement, nous tenterons d'esquisser une logique du vivre-ensemble en réfléchissant aux possibilités de concilier respect de la diversité culturelle et projet commun, en considérant l'intégration de la diversité comme une richesse pour la réalisation de l'être humain, et en proposant des actions et pratiques concrètes pour favoriser le vivre-ensemble. Enfin, la conclusion offrira une synthèse des idées principales et ouvrira sur les perspectives futures de la recherche.
L'ontologie relationnelle de l'être humain dans l'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité
L'être humain conçu comme interdépendant et vulnérable
L'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité partagent une conception fondamentalement relationnelle de l'être humain. Elles remettent en question la vision d'un sujet autonome et autosuffisant, mettant plutôt en avant notre vulnérabilité et notre interdépendance constitutives. Comme le souligne Tronto, l'éthique du care part du constat que nous ne sommes jamais entièrement indépendants ou pleinement autonomes, mais toujours pris dans des relations de soin dont nous dépendons. De même, l'éthique de l'hospitalité chez Innerarity souligne notre fragilité existentielle et notre besoin de l'autre. Accueillir l'étranger, c'est reconnaître que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes. Ainsi, ces deux éthiques s'ancrent dans une anthropologie de la vulnérabilité qui voit dans nos manques et notre incomplétude non des faiblesses accidentelles, mais la condition même de notre humanité.
La vie éthique des communautés politiques
Cette ontologie relationnelle a des implications majeures pour penser la vie éthique et politique. Si nous sommes des êtres de besoin et de dépendance, alors le soin (care) devient une dimension centrale de la vie morale et un enjeu politique de premier plan. Pour Tronto, une société ne peut être jugée moralement admirable que si elle pourvoit de façon adéquate au soin de tous ses membres. L'éthique du care invite ainsi à politiser la question du soin et à en faire l'un des critères essentiels d'une bonne société. De même, l'éthique de l'hospitalité appelle à faire de l'accueil de l'étranger une responsabilité publique et un devoir des communautés politiques. Il s'agit de penser les conditions politiques et institutionnelles permettant l'ouverture à l'altérité et la prise en charge de la vulnérabilité. Bref, ces deux perspectives conduisent à réencastrer l'éthique dans le politique à partir d'une ontologie relationnelle.
L'être humain comme sujet moral et citoyen orienté vers l'autre
Enfin, ces éthiques relationnelles dessinent la figure d'un sujet moral et politique fondamentalement ouvert et tourné vers l'autre. Chez Tronto, le sujet du care est un « soi relationnel », qui se constitue et se maintient à travers des relations de soin. Sa vision morale ne consiste pas à appliquer des principes abstraits, mais à répondre de façon contextuelle aux besoins d'autrui. De même, le sujet de l'hospitalité est un être d'accueil et de réceptivité, qui fait de l'ouverture à l'altérité le principe de son identité éthique et citoyenne. Pour Innerarity, l'hospitalité envers l'étranger est le modèle d'une subjectivité « décentrée », non pas refermée sur elle-même, mais constituée dans un rapport à l'extériorité. On voit ainsi émerger dans ces deux perspectives l'idéal d'un sujet moral et politique qui assume son interdépendance, prend en charge la vulnérabilité d'autrui et fait de la relation à l'autre l'horizon de son agir.
La prise en compte du particulier et du contextuel dans l'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité
Les degrés de contingence
Un autre point de convergence entre l'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité réside dans leur souci du particulier et du contextuel. Ces perspectives s'écartent d'une éthique principielle et universaliste pour prêter attention aux situations singulières et aux relations concrètes dans lesquelles les sujets moraux sont toujours déjà engagés. Chez Tronto, le care est d'abord une pratique sociale située, qui ne peut être réduite à un ensemble de règles générales, mais doit s'ajuster aux besoins spécifiques des personnes et aux contextes chaque fois uniques dans lesquels elle s'inscrit. De même, l'hospitalité chez Innerarity ne se laisse pas codifier dans des normes abstraites, mais relève d'une intelligence pratique des situations et des relations. Ces éthiques font ainsi place à une certaine contingence, reconnaissant que l'agir moral est toujours lié à des circonstances particulières qui en orientent le sens et la portée. Elles invitent à une forme de responsabilité attentive à la singularité des personnes et des contextes plutôt qu'à l'application mécanique de grands principes.
La responsabilité à l'aune de la relationalité inscrite dans un contexte particulier
Cette attention au particulier conduit ces éthiques à repenser la responsabilité morale à l'aune de la relationalité et de la contextualité. Pour Tronto, notre responsabilité ne découle pas d'abord d'un impératif catégorique abstrait, mais des relations de soin qui nous lient concrètement à des autres singuliers. Nous sommes toujours déjà pris dans des réseaux de responsabilité qui nous obligent et orientent nos devoirs, non en vertu de leur forme universelle, mais en raison des attachements particuliers qui nous constituent. De façon similaire, l'éthique de l'hospitalité ancre la responsabilité envers l'étranger dans la texture des relations et des situations. Accueillir l'autre, c'est répondre à cet autre-ci qui se présente à moi dans un contexte chaque fois unique appelant une prise en charge singulière. La responsabilité s'enracine ainsi dans une trame relationnelle et contextuelle qui en définit chaque fois les contours propres.
On voit donc que l'éthique du care et l'éthique de l'hospitalité partagent un même souci du particulier et du contextuel. Elles développent une conception de la vie morale attentive à la singularité des situations et des relations dans lesquelles les sujets sont toujours déjà engagés. Ce faisant, elles invitent à comprendre la responsabilité non plus comme l'observance de règles générales, mais comme une réponse à des autres concrets, inscrits dans des contextes chaque fois spécifiques. Cette prise en compte des degrés de contingence et cette indexation de la responsabilité à la relationalité contextualisée constituent des traits distinctifs de ces éthiques qu'elles opposent aux morales abstraites et principielles.
L'éthique de l'hospitalité chez Daniel Innerarity
La conception de la réceptivité selon Innerarity
Selon Daniel Innerarity, l'éthique de l'hospitalité est fondée sur la notion de réceptivité. Cette réceptivité implique une ouverture à l'autre, à l'étranger, à ce qui nous échappe et nous est inconnu. Pour Innerarity, l'hospitalité est fondamentalement le souci de s'adapter à l'arrivée inattendue de quelque chose, à quelqu'un qui nous est étranger, à quelque chose que nous n'avons pas prévu, à quelque chose qu'en soi nous ne maîtrisons pas (Innerarity, 2009).
Cette réceptivité n'est pas seulement une attitude éthique, mais aussi une posture épistémologique. Elle constitue notre capacité d'adaptation face à ce qui nous est étranger. L'hospitalité n'est pas un choix, mais une ouverture à l'impromptu, à ce qui survient sans notre consentement (Innerarity, 2009, p. 268). L'acte d'hospitalité consiste à composer avec ce que nous n'avons ni prévu ni choisi.
Pour Innerarity, la contingence nous détermine souvent plus radicalement que notre volonté. Nous serions donc plus hospitaliers que nous le pensons, car nous y sommes contraints dès notre naissance, confrontés à l'étrangeté (Innerarity, 2009). Cette étrangeté suscite à la fois peur et désir de découverte. Face à elle, la curiosité philosophique s'avère plus féconde que l'indifférence.
La diversité comme source de connaissance et d'innovation
Daniel Innerarity considère la diversité comme une richesse et une source d'innovation pour les sociétés. Il affirme que la rencontre entre les cultures devient possible quand elles prennent un certain recul et qu'elles deviennent étrangères à elles-mêmes (Innerarity, 2009). S'intéresser avec curiosité à l'étrangeté des autres cultures nous amène à prendre conscience de notre propre étrangeté. Loin de nous limiter, ce qui est étrange chez l'autre enrichit nos horizons en nous éloignant de nous-mêmes. La rencontre des cultures, bien que complexe, offre l'opportunité d'élargir notre identité. Il convient donc d'appréhender notre propre culture non comme quelque chose d'unique et de figé, mais comme une réalité plurielle et mouvante (Innerarity, 2009).
Cette capacité d'étonnement face au familier et ce sentiment d'étrangeté en nous-mêmes favorisent une dynamique propice à la rencontre interculturelle. Dans cette perspective, ni le propre ni l'étrangeté ne définissent qui nous sommes, mais à l'origine il y a un mixte sans appartenance et indissociable des deux. Cultiver le respect et la transgression des limites permet alors d'habiter avec l'hétérogène et de supporter aussi bien notre contingence que celle des autres (Innerarity, 2009).
L'éthique du care chez Joan Tronto
Les principes de l'éthique du care selon Tronto
Joan Tronto, philosophe politique américaine, a développé une théorie de l'éthique du care qui met l'accent sur l'importance des relations de soin et de sollicitude dans la vie morale et politique. Selon elle, le care doit être compris comme une pratique sociale enracinée dans des contextes concrets, et non seulement comme un ensemble de règles ou de principes universels (Tronto, 2009).
Tronto identifie quatre phases du processus de care : se soucier de (caring about), prendre en charge (taking care of), prendre soin (care-giving) et recevoir le soin (care-receiving). À ces quatre phases correspondent quatre éléments éthiques : l'attention, la responsabilité, la compétence et la capacité de réponse (Tronto, 2009). L'attention implique de reconnaître les besoins d'autrui ; la responsabilité suppose d'assumer une obligation de prendre soin ; la compétence requiert de prodiguer des soins adéquats ; et la capacité de réponse nécessite de considérer la position de celui qui reçoit le soin.
Un cinquième élément éthique transversal est la confiance (trust), qui doit imprégner l'ensemble du processus de care. Cette confiance est cruciale dans un monde où nous dépendons de plus en plus des autres pour nos besoins de soin (Tronto, 2013).
Pour Tronto, le care est profondément politique. La question « qui prend soin de qui ? » révèle des relations de pouvoir au croisement du genre, de la race et de la classe (Tronto, 2009, p. 169). Une société juste devrait viser une répartition égalitaire des responsabilités et des bénéfices du care.
L'application de l'éthique du care dans le contexte interculturel
L'éthique du care telle que théorisée par Joan Tronto offre des perspectives intéressantes pour penser les relations interculturelles. En mettant l'accent sur l'attention aux besoins situés, la responsabilité relationnelle et la capacité de réponse contextuelle, elle invite à une prise en compte de la diversité des expériences et des situations.
Dans un contexte interculturel, une éthique du care implique d'être attentif aux besoins spécifiques qui peuvent émerger de différences culturelles. Elle suppose de prendre en charge ces besoins avec compétence, en s'appuyant sur une compréhension des cadres de référence culturels. Surtout, elle requiert une capacité de réponse qui considère le point de vue de l'autre dans sa singularité, sans lui imposer des normes de soin prédéfinies.
L'éthique du care valorise les relations de confiance qui peuvent se tisser par-delà les frontières culturelles. Elle conçoit ces relations comme des lieux d'interdépendance et de vulnérabilité partagée, plutôt que de pouvoir et de domination. En cela, elle rejoint l'éthique de l'hospitalité qui voit dans l'accueil de l'étranger une expérience fondamentale de la fragilité humaine.
Enfin, en politisant le care, Tronto nous invite à interroger la répartition interculturelle des responsabilités et des travaux de soin. Qui prend soin de qui, et à quel prix, dans un monde globalisé marqué par des inégalités entre pays et populations ? Une perspective de care conduit à remettre en question la délégation des tâches de soin des sociétés privilégiées vers des sociétés défavorisées, et à imaginer des formes plus justes de partage du care à l'échelle mondiale.
Vers une logique du vivre-ensemble
Concilier le respect de la diversité culturelle et le projet de vivre-ensemble
L'éthique de l'hospitalité de Daniel Innerarity et l'éthique du care de Joan Tronto offrent des ressources précieuses pour penser une logique du vivre-ensemble qui concilie le respect de la diversité culturelle et l'exigence de cohésion sociale. Ces deux approches philosophiques, bien que distinctes, convergent dans leur souci de l'autre et leur prise en compte de la singularité des situations.
L'hospitalité, telle que conçue par Innerarity, implique une ouverture à l'étrangeté qui est au fondement même de la relation à l'autre. Elle invite à accueillir la diversité non comme une menace, mais comme une occasion d'enrichissement mutuel. De même, l'éthique du care de Tronto valorise l'attention aux besoins spécifiques qui émergent de contextes culturels variés. Elle promeut des relations de soin attentives aux différences et soucieuses de ne pas imposer des normes uniformes.
Ensemble, ces deux perspectives dessinent une voie pour penser le vivre-ensemble non pas sur le mode de l'assimilation ou de la simple coexistence, mais sur celui de l'interaction et de la réciprocité. Il s'agit de construire une société où la diversité est reconnue comme une richesse, et où les échanges interculturels sont vus comme des occasions d'apprentissage et de transformation mutuels.
L'intégration de la diversité comme richesse de l'être humain pour sa réalisation
Dans cette optique, la diversité culturelle n'est pas un obstacle à surmonter, mais une dimension constitutive de l'expérience humaine qu'il convient de valoriser. Comme le souligne Innerarity, la rencontre avec l'étrangeté est une expérience anthropologique fondamentale qui nous confronte à notre propre altérité intérieure. Loin de menacer notre identité, elle est une occasion de l'élargir et de l'enrichir au contact d'autres manières d'être au monde.
De même, dans une perspective de care, la vulnérabilité et l'interdépendance ne sont pas des faiblesses à corriger, mais des traits de la condition humaine qu'il importe de reconnaître. Prendre soin les uns des autres à travers nos différences est ce qui nous permet de nous réaliser pleinement en tant qu'êtres relationnels. La diversité apparaît alors comme une ressource précieuse pour tisser des liens de sollicitude et de solidarité.
Intégrer la diversité comme une richesse suppose donc de transformer notre regard sur l'altérité. Il s'agit de passer d'une logique de la crainte et de la défense à une éthique de l'ouverture et de l'accueil. Cette conversion du regard est un défi tant individuel que collectif, qui engage une transformation profonde de nos manières de vivre ensemble.
Des actions structurées et des pratiques pour favoriser le vivre-ensemble
Concrètement, favoriser le vivre-ensemble dans la diversité appelle des actions à de multiples niveaux. Sur le plan institutionnel, il importe de mettre en place des politiques publiques qui valorisent la pluralité culturelle et favorisent les échanges et le dialogue. Cela peut passer par des programmes éducatifs ouverts à la diversité, des initiatives de médiation interculturelle, ou encore des espaces publics conçus comme des lieux de rencontre et de partage.
Mais le vivre-ensemble se joue aussi dans les pratiques quotidiennes et les interactions ordinaires. Une éthique de l'hospitalité et du care se cultive dans les gestes concrets d'accueil, d'écoute et d'attention à l'autre dans sa différence. Elle se manifeste dans la capacité à se décentrer de ses propres référents culturels pour s'ouvrir à ceux d'autrui, dans le souci de créer des ponts plutôt que d'ériger des barrières.
En fin de compte, construire une société hospitalière et bienveillante est l'affaire de chacun. Cela demande de développer des compétences relationnelles et des attitudes éthiques qui nous permettent d'apprivoiser l'étrangeté en nous et autour de nous. C'est un projet de longue haleine, qui appelle un engagement sans cesse renouvelé en faveur du dialogue et de la compréhension mutuelle. Mais c'est aussi une tâche enthousiasmante, porteuse d'espoir pour l'avenir de notre vivre-ensemble.
Conclusion
Au terme de cette analyse, il apparaît que l'éthique de l'hospitalité de Daniel Innerarity et l'éthique du care de Joan Tronto offrent des perspectives fécondes pour penser une logique du vivre-ensemble qui articule respect de la diversité culturelle et souci de la cohésion sociale. Ces deux approches, enracinées dans une ontologie relationnelle de l'être humain, invitent à appréhender la diversité non comme un obstacle, mais comme une richesse anthropologique fondamentale.
L'éthique de l'hospitalité d'Innerarity met l'accent sur la réceptivité comme ouverture à l'étrangeté de l'autre. Loin de menacer l'identité, la rencontre interculturelle est l'occasion d'un élargissement de soi au contact d'autres manières d'être au monde. L'hospitalité apparaît comme une expérience cruciale de notre vulnérabilité et de notre interdépendance.
De son côté, l'éthique du care de Tronto souligne l'importance d'une attention aux besoins singuliers qui émergent de contextes culturels variés. Prendre soin par-delà les différences suppose des relations attentives aux spécificités d'autrui. Le care constitue un lieu privilégié où peuvent se tisser des liens de confiance et de solidarité interculturels.
Ensemble, ces deux éthiques relationnelles dessinent une voie pour penser le vivre-ensemble sous le signe de la réciprocité et de l'enrichissement mutuel. Elles invitent à intégrer la diversité comme dimension constitutive de l'humain et ressource précieuse pour la réalisation de soi et des autres. Elles appellent un décentrement du regard qui fait de l'ouverture à l'altérité le principe d'une identité élargie.
Ce projet éthique engage une transformation en profondeur de nos manières d'être-ensemble. Il appelle des politiques publiques valorisant le dialogue interculturel, mais aussi un engagement quotidien, dans les gestes concrets de l'hospitalité et du soin attentif à autrui. C'est un chantier de longue haleine qui implique de cultiver des compétences relationnelles et des attitudes d'ouverture.
Ces réflexions ouvrent de nombreuses pistes pour la recherche future. Il importerait notamment d'approfondir l'articulation conceptuelle entre l'éthique de l'hospitalité et l'éthique du care, en explorant plus avant leurs convergences mais aussi leurs différences. La manière dont ces approches peuvent s'enrichir et se compléter mutuellement dans la compréhension du vivre-ensemble mériterait d'être creusée.
Il serait également fécond de mettre ces perspectives éthiques à l'épreuve d'enjeux sociaux concrets, en étudiant la façon dont elles peuvent éclairer les débats sur l'immigration, le pluralisme religieux, les accommodements raisonnables, etc. Confronter ces cadres théoriques à la complexité des réalités de terrain permettrait d'en tester la portée pratique.
Un autre champ d'investigations consisterait à croiser l'éthique relationnelle avec d'autres courants philosophiques contemporains, comme l'éthique de la reconnaissance ou les théories néo-républicaines. Comment l'hospitalité et le care peuvent-ils s'articuler avec une politique de la reconnaissance ? Quelles tensions mais aussi quelles alliances possibles avec le projet républicain ? Autant de questions qui restent à défricher.
Enfin, ces réflexions gagneraient à s'ouvrir au dialogue interdisciplinaire, en nouant des échanges nourris avec l'anthropologie, la sociologie, la psychologie interculturelle, etc. La compréhension du vivre-ensemble dans la diversité appelle une approche intégrée qui conjugue les savoirs des différentes sciences humaines et sociales.
Autant de pistes de recherche qui témoignent de la fécondité des perspectives ouvertes par l'éthique de l'hospitalité et l'éthique du care pour penser les défis du vivre-ensemble aujourd'hui. Gageons qu'elles continueront d'inspirer des travaux novateurs pour faire face au défi majeur que représente le pluralisme culturel contemporain.
Références
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