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Haïti à l'ère de l'Anthropocène : Quand les victimes paient pour les coupables

Haïti, responsable de 0,02 % des émissions mondiales, subit les pires impacts climatiques. L'Anthropocène révèle une injustice structurelle héritée du colonialisme.

Table des matières

L'ouragan Melissa dévastant les Caraïbes et faisant revivre une violence inédite depuis des décennies, le bilan est amer. La Jamaïque, Cuba et surtout Haïti comptent leurs morts et mesurent les destructions matérielles survenues. Ce à quoi nous assistons n'est pas un caprice de la nature. C'est plutôt une représentation claire de ce que les scientifiques appellent l'Anthropocène, dans lequel nous (les êtres humains) sommes devenus les principaux architectes des changements climatiques planétaires (Crutzen & Stoermer, 2000).

Cette catastrophe pointe vers un paradoxe troublant, où les pays les moins responsables de la crise climatique sont les plus exposés à ses effets, illustrant les inégalités structurelles dans la répartition mondiale des risques climatiques (Roberts & Parks, 2007). Comparés aux pays en développement, qui ne représentent que 16 % de la population mondiale, les pays industrialisés ont produit plus de 80 % de l'augmentation des émissions mondiales de CO₂ depuis les périodes préindustrielles. Les émissions sont de 10 à 15 tonnes par habitant, le chiffre correspondant pour les pays en développement étant inférieur à 1 tonne (IPCC, 2021 ; Banque mondiale, 2023). Ce paradoxe devient encore plus frappant lorsque l'on considère que les 47 pays les moins avancés, responsables de moins de 1 % des émissions mondiales totales, sont parmi les plus vulnérables aux extrêmes climatiques selon l'indice ND-GAIN (Notre Dame Global Adaptation Initiative, 2021).

Cette différence significative alimente le débat sur la justice climatique en soulignant que les pays industrialisés ont une dette historique envers le Sud global — une dette que certains auteurs qualifient de « dette écologique » — et que les obligations de justice exigent que les nations riches assument une plus grande part de la protection des plus vulnérables (Martinez-Alier, 2002 ; Shue, 2014). L'injustice est indéniable, et elle est mise en lumière lorsqu'il s'agit du changement climatique. Haïti, qui ne contribue qu'à 0,02 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (Friedlingstein et al., 2022), se trouve pourtant parmi les nations les plus vulnérables aux impacts du changement climatique. En 2022, les émissions de CO₂ fossile du pays étaient d'environ 3,437 millions de tonnes, soit 0,30 tonne par habitant (Worldometer, 2025). Selon Germanwatch, Haïti est l'un des pays les plus touchés par les événements météorologiques extrêmes : il se classait 3ᵉ parmi les pays des Caraïbes et d'Amérique latine pour l'exposition aux catastrophes climatiques entre 2000 et 2019 (Banque interaméricaine de développement, 2020). L'expérience haïtienne nous montre une condition de « pollueur minimal, victime maximale » et d'injustice climatique qui caractérise notre époque : une nation responsable d'une infime fraction des émissions mondiales de CO₂ est également complètement affectée par le réchauffement climatique (Worldometer, 2025 ; Germanwatch, 2021 ; GIEC, 2022).

Ce texte porte trois objectifs interdépendants. Premièrement, il vise à situer Haïti par rapport à l'Anthropocène. Deuxièmement, mettre en lumière la participation de l'exploitation coloniale à l'état actuel de vulnérabilité en Haïti, à la fragilité institutionnelle de l'État et à une plus grande exposition aux catastrophes climatiques. Le troisième donne des perspectives sur l'action collective ancrée dans la justice climatique. Si Melissa nous appelle à reconnaître notre fragilité, alors cette catastrophe doit aussi nous stimuler, nous pousser à agir. Notre indignation doit être remplacée par la mobilisation ; notre vulnérabilité, par notre capacité à résister et à nous adapter.

Quand l'Anthropocène révèle la géographie des inégalités climatiques

Nous sommes le 28 octobre 2025, une date marquante dans l'histoire climatique des Caraïbes. L'ouragan Melissa offre un exemple concret de ce que les climatologues prévoient depuis longtemps : les événements hydrométéorologiques extrêmes, y compris les cyclones tropicaux et les pluies intenses, augmentent avec le réchauffement climatique. Selon le nouveau rapport du GIEC, même avec un réchauffement d'environ 1 °C, ces phénomènes ont déjà augmenté et continueront d'augmenter en fréquence et en intensité (GIEC, 2023). Cette catastrophe offre l'occasion d'observer comment les perturbateurs climatiques transforment les Caraïbes en un site d'observation stratégique pour les vulnérabilités systémiques incarnées par l'Anthropocène.

Les données météorologiques montrent une intensité incroyable. Melissa, qui est un ouragan de catégorie 5 sur l'échelle de Saffir-Simpson, a des vents soutenus de 295 km/h et une pression minimale de 892 mbar, ce qui en fait le troisième ouragan le plus intense à avoir jamais frappé le bassin de l'Atlantique (OMM, 2025). Cette intensité provient de l'augmentation des températures océaniques, qui fournissent aux cyclones tropicaux l'énergie dont ils ont besoin pour se former et se maintenir sur une longue période.

L'ouragan Melissa a sévèrement touché la Jamaïque, principalement la partie sud-ouest de l'île, où vivent environ 2,8 millions de personnes (Reuters, 2025). Les dommages économiques sont estimés à un minimum de 6 milliards de dollars américains, soit près d'un tiers du PIB de la Jamaïque (AP News, 2025). À Cuba, Melissa a frappé la côte sud-est en tant que catégorie 3 avec des vents d'environ 120 mph (~195 km/h), évacuant plus de 735 000 personnes et endommageant gravement les terres agricoles dans la partie ouest de l'île (Reuters, 2025).

La situation haïtienne mérite une attention particulière, car elle révèle l'intersection entre vulnérabilité climatique et fragilité institutionnelle chronique. Un rapport du 29 octobre 2025 de l'Organisation panaméricaine de la santé (OPS/OMS) a indiqué que Melissa a causé de grandes inondations et des glissements de terrain dans le Grand Sud, notamment à Petit-Goâve, entraînant 43 décès, dont la plupart étaient des enfants, et a gravement endommagé les maisons et les infrastructures routières, provoquant un sérieux goulot d'étranglement humanitaire.

C'est un choc parmi une chaîne de plusieurs événements majeurs des 15 dernières années : du tremblement de terre de janvier 2010 (plus de 200 000 morts), à une série d'impacts d'ouragans, y compris l'ouragan Matthew en 2016, l'ouragan Irma et l'ouragan Maria (2017). Cette accumulation de risques crée ce que les scientifiques appellent une « vulnérabilité en cascade », où chaque nouveau choc rend le territoire de moins en moins résilient. Mais aussi, cette dynamique s'inscrit dans une réalité de capacité institutionnelle limitée : les routes, les réseaux de communication et les services de base sont fragiles, voire perturbés, ce qui ajoute à l'impact et complique la réponse aux catastrophes.

La gangstérisation n'est pas négligeable. Ces dernières années, elle transforme le contrôle territorial en un obstacle majeur à la résilience sociale, fragilisant l'État, entravant les initiatives communautaires et démantelant les mouvements populaires (Lucien & Osna, 2023). L'occupation territoriale exercée par les organisations criminelles armées s'étend au-delà de la violence urbaine, car elle entrave la capacité à agir en réponse aux catastrophes climatiques. Cela crée un cercle vicieux, étant donné que l'insécurité compromet l'accès aux zones agricoles, perturbe l'accès aux marchés et aux ressources.

L'ouragan Melissa a attiré une attention scientifique considérable, en partie à cause de sa puissance dévastatrice qui incarne la matérialisation des projections climatiques de longue date. De nombreuses études ont démontré que le réchauffement anthropique, en augmentant les températures de surface de la mer, accroît l'énergie disponible pour les cyclones tropicaux et ainsi leur intensité. Ainsi, Knutson et al. (2020) notent que la proportion mondiale d'ouragans atteignant les catégories 4 et 5 devrait augmenter avec le réchauffement climatique, tandis que Kossin et al. (2020) observent déjà une tendance à la hausse de la fréquence des cyclones majeurs depuis la fin du XXᵉ siècle. Cela est attribuable au forçage radiatif anthropique — le déséquilibre énergétique créé par l'accumulation de gaz à effet de serre dans l'atmosphère — qui intensifie le cycle chaleur-humidité contribuant à la formation et au maintien de ces tempêtes (NOAA – GFDL, 2023).

L'augmentation des températures de surface des océans permet à plus d'énergie d'alimenter les cyclones tropicaux, qui peuvent être plus forts, potentiellement plus puissants et plus fréquents. La mer des Caraïbes, par exemple, était environ 1,4 °C au-dessus de la moyenne lors du passage de l'ouragan Melissa, des conditions qui étaient estimées jusqu'à 700 fois plus probables en raison du changement climatique induit par l'homme (Climate Central, 2025 ; Inside Climate News, 2025). Ce processus, ainsi que l'élévation du niveau de la mer, multiplie la vulnérabilité des nations en développement, en particulier des petits États insulaires où les inondations côtières et les tempêtes sont confrontées à des risques plus fréquents ou plus graves (GIEC, 2023). Melissa prouve que les événements extrêmes ne constituent plus des anomalies statistiques isolées, mais font partie intégrante des séquences du changement climatique mondial qui affecte les territoires insulaires des Caraïbes et plus largement les régions tropicales.

L'Anthropocène : une nouvelle ère où les injustices passées font parler d'elles

Qu'est-ce que l'Anthropocène ?

Le concept d'Anthropocène — littéralement « l'ère de l'Homme » — désigne cette période où l'espèce humaine est devenue la principale force géologique de la planète. Mais cette idée n'est pas nouvelle. Dès 1873, le géologue italien Antonio Stoppani observait déjà les transformations industrielles de son temps — déforestations massives, percement de canaux, exploitation minière — et concluait que l'humanité était devenue « une nouvelle force tellurique » capable de défier les forces géologiques basées sur la nature (Stoppani, 1873). Si ignorée à l'époque, sa notion d'une « ère anthropozoïque » préfigurait cent ans plus tard ce que l'écologiste Eugene Stoermer évoquerait dans les années 1980, avant que son partenariat avec le météorologue et chimiste Paul Crutzen ne formalise scientifiquement le terme « Anthropocène » en 2000 (Crutzen & Stoermer, 2000).

Lorsque le lac Crawford près de Toronto a été déclaré marqueur stratigraphique officiel de cette nouvelle époque géologique en juillet 2023 (Anthropocene Working Group, 2023), cette déclaration a frappé plusieurs d'entre nous comme une déclaration théorique abstraite, éloignée de nos préoccupations pragmatiques. Cette impression s'est confirmée en mars 2024, quand la proposition fut rejetée par la Subcommission on Quaternary Stratigraphy, puis définitivement écartée par l'Union internationale des sciences géologiques (IUGS, 2024). Ce rejet illustre le fossé persistant entre les débats stratigraphiques formels et l'urgence des transformations environnementales que vit le Sud global, notamment Haïti, où les impacts de l'action anthropique ne nécessitent aucune validation institutionnelle pour être visibles et dévastateurs.

Le paradoxe haïtien : victime sans être coupable

Selon les données du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC, 2022), les émissions mondiales de gaz à effet de serre étaient d'environ 59 milliards de tonnes d'équivalent CO₂ (GtCO₂e) en 2019, soit 12 % de plus qu'en 2010 et 54 % de plus qu'en 1990, l'année de référence du Protocole de Kyoto. La période de 2010 à 2019 est la décennie la plus émettrice jamais enregistrée, avec une moyenne annuelle d'environ 56 GtCO₂e, soit 9,1 GtCO₂e de plus que durant la décennie précédente (GIEC, Changement climatique 2022 : Atténuation du changement climatique).

Derrière les statistiques globales du réchauffement planétaire se cache une inégalité criante. Tous les humains ne portent pas la même part de responsabilité dans cette crise. Selon Oxfam (2020), les 10 % les plus riches de la population mondiale ont été responsables de 52 % des émissions cumulées de CO₂ entre 1990 et 2015, tandis que la moitié la plus pauvre n'en a produit que 7 %. En moyenne, les plus riches émettent quinze fois plus de CO₂ par personne que les plus pauvres (Kartha et al., 2020 ; Oxfam, 2020).

À l'opposé, Haïti demeure l'un des pays les moins émetteurs au monde. Selon le Global Carbon Project (2022), le pays ne représentait que 0,02 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2021, avec 0,9 tonne de CO₂ par habitant, soit près de dix fois moins que la moyenne des pays industrialisés (Friedlingstein et al., 2022).

Pourtant, c'est Haïti qui paie l'un des plus lourds tributs aux dérèglements climatiques. L'ouragan Matthew (2016) avait déjà touché plus de 2 millions de personnes, causé plus de 500 décès et généré des pertes équivalant à 32 % du PIB national. Selon la base de données internationale EM-DAT (2021), plus de 96 % de la population haïtienne est régulièrement affectée par des catastrophes hydrométéorologiques. De plus, l'indice ND-GAIN (2021) classe Haïti parmi les 5 % de pays les plus vulnérables et les moins préparés à faire face aux effets du changement climatique.

Alors que les ouragans deviennent plus forts et plus fréquents, les sécheresses à long terme mettent en danger la capacité de nourrir la population. Selon une évaluation basée sur la Classification intégrée de la sécurité alimentaire (IPC), de mars à juin 2025, environ 5,7 millions de personnes (51 % de toutes les personnes touchées) en Haïti sont répertoriées en insécurité alimentaire aiguë, ce qui représente une détérioration par rapport aux projections d'août 2024. Parmi elles, environ 2,1 millions sont en Phase 4 (urgence alimentaire) et au moins 8 400 en Phase 5 (catastrophe). Cette asymétrie illustre l'une des injustices les plus profondes de l'Anthropocène : ceux qui contribuent le moins au réchauffement climatique en subissent les conséquences les plus dévastatrices.

Les racines coloniales de notre vulnérabilité actuelle

La vulnérabilité actuelle d'Haïti découle de son héritage colonial, qui a commencé il y a plusieurs siècles et continue de façonner fortement l'environnement du pays. L'arrivée de Christophe Colomb en 1492 a entraîné des changements profonds dans les écosystèmes, notamment la déforestation liée aux plantations qui devaient exporter des produits tels que la canne à sucre, l'indigo et le café. Alfred W. Crosby a théorisé ce phénomène comme faisant partie de l'impérialisme écologique, détaillant comment les puissances coloniales ont utilisé et exploité les ressources naturelles pour extraire leur profit des écosystèmes et de la biodiversité. L'économie coloniale française, centrée sur le travail des esclaves et l'extraction des ressources naturelles, a produit cette fragilité structurelle et l'a transmise aux paramètres environnementaux jusqu'à aujourd'hui (Dubois, 2004). En 2016, comme l'indique la valeur de référence pour la couverture forestière primaire du pays à une très petite superficie (0,32 %), cette dégradation à long terme a été aggravée par les pressions économiques et sociales postcoloniales (Hedges et al., 2018). La colonisation a également établi un système d'occupation territoriale qui excluait les coutumes traditionnelles des populations asservies jugées « incivilisées » par les colonisateurs (Ferdinand, 2019). L'ordonnance royale du 17 avril 1825 a été émise après l'indépendance d'Haïti en 1804, exigeant une compensation de 150 millions de francs-or pour indemniser les anciens maîtres d'esclaves (Charles X, 1825). Cette « double dette », qui inclut des prêts bancaires contractés avec des parties françaises pour payer ces sommes, a contraint Haïti à surinvestir dans l'exportation de ses ressources et a accru la pression sur les forêts et les sols (ONU Info, 2025). Les effets cumulatifs de ces réalités historiques ont engendré une fragilité écologique sévère et ont laissé la nation particulièrement vulnérable aux catastrophes climatiques. Cette vulnérabilité nécessite donc de comprendre les effets cumulatifs de l'exploitation coloniale des terres et des populations dont les effets délétères sur l'environnement et la société continuent d'exister aujourd'hui.

Cette « dette écologique » que les pays industrialisés ont contractée envers les pays en développement (Martinez-Alier, 2002), dans le cas d'Haïti, ne se limite pas aux dommages environnementaux contemporains. Elle implique une histoire de siècles de capture des ressources et de destruction des écosystèmes. Que les pratiques extractives émergent directement de l'héritage colonial ou soient renforcées par la mondialisation néolibérale, elles reflètent un continuum d'exploitation, basé sur des logiques de profit à court terme qui ont peu de considération pour les écosystèmes locaux ou les générations futures.

Le concept de « violence lente » développé par Rob Nixon (2011) désigne une violence progressive et silencieuse qui s'inscrit dans la durée et affecte principalement les populations marginalisées. Cette violence s'inscrit dans des logiques extractivistes qui, comme le note Nixon, réactualisent les dynamiques coloniales d'exploitation. Le mégaprojet touristique Destination Île-à-Vache en Haïti illustre cette permanence. Ce projet, imposé sans consultation véritable des communautés locales, a entraîné le déplacement de paysans et la destruction d'écosystèmes côtiers fragiles (Osna, 2022 ; 2023). Bien que présentés comme des « moteurs de développement », ces mégaprojets maintiennent en réalité une économie d'enclave qui favorise les élites et le capital étranger sans participation locale, aggravant ainsi la vulnérabilité environnementale des territoires concernés. Ces dynamiques soulèvent de vives inquiétudes quant à l'avenir si aucun changement de cap n'est opéré.

Perspectives climatiques pour Haïti : un avenir alarmant

Les prévisions climatiques pour les décennies à venir présagent un avenir sombre pour Haïti sans action majeure : le GIEC avertit qu'entre 2030 et 2035, le seuil de +1,5 °C sera probablement dépassé, exacerbant tous les risques actuels.

La menace la plus probable est l'intensification des ouragans et des tempêtes tropicales. Melissa pourrait bien être un indicateur précoce de ce qui est à venir, et les modèles prédisent une plus grande fréquence des cyclones atteignant les catégories 4 et 5 dans le bassin atlantique (Knutson et al., 2020). Cela pourrait signifier une fréquence et une intensité plus régulières : destruction répétée des infrastructures, des maisons et des bateaux sur et au large des côtes, en particulier dans les communautés côtières isolées et exposées telles qu'Haïti.

Des sécheresses plus longues et plus extrêmes mettront en péril les approvisionnements en eau potable ; plus important encore, elles aggraveront l'insécurité alimentaire dans un pays largement basé sur l'agriculture pluviale. De nombreux modèles prédisent que les événements pluvieux seront moins fréquents (et ont montré être beaucoup plus instables dans certaines régions d'Haïti ces derniers temps) (Karmalkar et al., 2013), alors que déjà plus de 50 % de la population haïtienne est en insécurité alimentaire élevée (IPC, 2024).

L'impact de l'élévation du niveau de la mer sur les plages, la salinisation des sols et la perte de terres agricoles menacera des quartiers entiers à Port-au-Prince, Les Cayes et Cap-Haïtien (Oppenheimer et al., 2019) ; les scénarios d'émissions ont montré une augmentation de 0,6 à 1,1 m d'ici 2100.

L'acidification des océans par l'absorption d'environ 25 à 30 % du CO₂ anthropique par l'océan met en danger les récifs coralliens essentiels à la pêche artisanale, ainsi qu'à l'approvisionnement alimentaire local : la sensibilité des coraux au changement de pH entraîne une perte de biodiversité et une détérioration de la chaîne alimentaire marine (Hughes et al., 2017). En fin de compte, les effets de la chaleur donneront lieu à des maladies à transmission vectorielle, notamment la dengue, le chikungunya et le paludisme, exerçant une pression sur des ressources sanitaires déjà surchargées (Watts et al., 2019).

Que faire ? Entre urgence et espoir

Face à cette vulnérabilité extrême, le fatalisme serait une démission. Malgré la dégradation avancée des écosystèmes, Haïti incarne une résilience historique qu'il faut désormais canaliser en actions structurées. Des leviers d'action existent à différentes échelles pour amorcer une véritable transition écologique et sociale.

Au niveau international : exiger la justice climatique

Le 23 juillet 2025, la Cour internationale de Justice (CIJ) a rendu un avis consultatif historique sur les obligations des États concernant le changement climatique. Elle y affirme que les États ont « l'obligation de prévenir, atténuer et réparer » les effets des émissions de gaz à effet de serre, et que le droit international consacre désormais des obligations juridiques concrètes en matière climatique (CIJ, 23 juillet 2025).

Haïti doit se faire porte-voix de la justice climatique en exigeant que les pays industrialisés honorent leurs engagements financiers — non comme charité, mais comme réparation historique d'une dette climatique accumulée par des décennies d'émissions excessives. Cette démarche implique de négocier l'accès facilité aux fonds verts internationaux, d'accélérer les transferts de technologies propres et de renforcer les mécanismes de compensation pour les pertes et dommages irréversibles, dans un cadre de transparence absolue.

Le débat sur la « dette climatique » prend ici tout son sens. Il ne s'agit pas seulement de transferts financiers, mais d'une exigence de justice globale, incluant reconnaissance des torts historiques, restitution des capacités d'autonomie territoriale et transformation des modes de production.

Au niveau national : transformer le paradigme de développement

Un changement systémique s'impose. Le reboisement massif doit viser simultanément la séquestration du carbone, la restauration des bassins versants et la régénération des sols, appuyé par des politiques publiques intégrées qui dépassent la logique de l'urgence pour s'inscrire dans la durée. Il ne s'agit pas de planter quelques arbres pour les apparences, mais de lancer un véritable programme de restauration écologique à l'échelle nationale.

La transition énergétique vers le solaire, l'éolien et l'hydraulique doit être accélérée. Cela réduira la dépendance au charbon de bois et aux combustibles fossiles importés, tout en créant des emplois locaux dans les filières vertes. Haïti dispose d'un potentiel solaire exceptionnel qui reste largement inexploité.

L'agriculture durable doit devenir une priorité absolue : promotion de pratiques agroécologiques, accès à des semences résilientes, gestion rationnelle de l'eau et formation des paysans aux techniques de conservation des sols. Il s'agit d'assurer la sécurité alimentaire tout en protégeant la biodiversité et en restaurant les sols dégradés.

L'éducation environnementale, intégrée dès le plus jeune âge et relayée par des campagnes de sensibilisation massives via les médias et les réseaux communautaires, est une clé pour ancrer une culture de la résilience et de la prévention. Les jeunes Haïtiens doivent appréhender les enjeux climatiques et être impliqués dans les solutions.

Le secteur sanitaire doit être repensé à travers le Plan national d'adaptation de la santé (2025-2029), qui vise à anticiper l'émergence de maladies climatiques et à renforcer les infrastructures sanitaires résilientes.

Au niveau local : mobiliser les communautés

La participation active des communautés est indispensable. Il s'agit de soutenir l'agroforesterie, la gestion collective des bassins versants, la mise en place de systèmes d'alerte précoce, la construction d'infrastructures adaptées aux risques (digues, canaux, habitations antisismiques), et l'appui à l'économie circulaire et aux initiatives de recyclage.

Cette démarche nécessite une coopération renforcée entre l'État, la société civile, les universités, les organisations internationales et la diaspora, dans un cadre de redevabilité rigoureuse. Réduire les inégalités sociospatiales nécessite des investissements ciblés dans les zones rurales périphériques marginalisées, avec un accent particulier sur l'accès égal aux nécessités telles que les ressources, l'éducation et les soins de santé. Les perspectives de justice territoriale et de développement équitable, qui nous rappellent que les inégalités spatiales sont créées par des décisions économiques et politiques plutôt que par des conditions naturelles (Soja, 2010 ; Harvey, 1973 ; OCDE, 2020), marquent leur empreinte à cet égard.

L'officialisation d'une Journée nationale d'éducation aux changements climatiques créerait un espace permanent de dialogue, de mobilisation citoyenne et de valorisation des savoirs locaux. Entre la nécessité d'agir et l'espoir, le chemin tracé est celui d'un changement systémique, rationnel et inclusif, où chaque acteur — du paysan au spécialiste, du militant au décideur — trouve sa place dans un projet commun de survie et de renaissance.

Conclusion : l'impératif d'une action collective

Les récents ouragans qui ont frappé la Caraïbe nous rappellent brutalement que l'Anthropocène n'est pas un concept abstrait confiné aux revues scientifiques. C'est la réalité concrète et quotidienne de millions d'Haïtiens qui voient la sécheresse détruire leurs cultures, l'érosion grignoter leurs côtes et les tempêtes balayer leurs maisons.

Cette situation illustre l'asymétrie flagrante entre les émetteurs et les victimes du dérèglement climatique. Ce n'est pas une humanité indifférenciée qui en est responsable, mais bien un modèle économique particulier : ce qu'Andreas Malm (2016) appelle le capitalisme fossile, fondé sur la croissance infinie dans un monde de ressources finies.

Haïti, malgré sa grande vulnérabilité, doit poursuivre ce combat : non seulement pour survivre, mais pour promouvoir la justice climatique. Sa lutte rejoint celle des peuples vulnérables du Sud global, que Kyle Powys Whyte (2020) décrit comme les premières victimes d'un système inégal qui perpétue la domination coloniale sous de nouvelles formes.

L'Anthropocène agit comme un effet boomerang : après avoir cru pouvoir dominer la nature, l'humanité redécouvre sa dépendance au système terrestre. Une nouvelle relation s'impose : non plus de domination et d'extraction, mais de réciprocité et de justice environnementale, comme le propose David Schlosberg (2007).

Le moment d'agir est venu. Chaque arbre planté, chaque panneau solaire installé, chaque jeune formé, chaque voix haïtienne portée dans les forums internationaux est un pas vers un avenir différent — un avenir où la vulnérabilité devient résilience, et où les victimes deviennent les artisans de leur propre destin.

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Mackenson Jean est géographe de l'Anthropocène, chercheur et praticien en environnement. À l'Université d'État d'Haïti (Licence en Géographie), il a complété sa maîtrise en Géographie de l'Anthropocène à l'Université d'Ottawa, suivie d'une formation spécialisée en Systèmes d'Information Géographique pour les sciences humaines et sociales à Harvard University. Il est actuellement technicien en chef environnemental chez Stratzer (Canada), conseiller en sensibilisation environnementale à Solidarité pour une Jeunesse Résiliente (SOJER) en Haïti, membre du Comité consultatif du Centre d'expertise sur le bien-être et la santé physique des réfugiés et demandeurs d'asile (CERDA) au Québec, et membre de l'Association canadienne des géographes (CAG). Ses recherches interrogent les processus de changement climatique, la vulnérabilité environnementale et la justice climatique, en particulier pour Haïti et les pays du Sud global, qu'il considère comme des champs privilégiés pour l'analyse.

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