Aller au contenu

L'anachronisme mythologico-politique de la poésie ou « l'hybris chamanique de la vérité » au 19e siècle haïtien

La poésie haïtienne du 19e siècle instrumentalise la mythologie gréco-romaine pour sacraliser les chefs d'État et légitimer leur pouvoir politique.

Photo by Mayur Deshpande / Unsplash

Table des matières

Dès l'origine de la création de la nation haïtienne, la poésie a pris sa place comme dispositif capable de garantir le sentiment d'exaltation des « souverains chefs ». Avec la politique, elle s'est identifiée dans un rapport d'héroïsation, d'idéalisation (Ulysse, 2015, p. 17) et de censure mémorielle tout en se référant à la mythologie gréco-romaine et chrétienne. De par sa nature narrative et descriptive ou par l'imagination poétique, les poèmes entendaient figurer et réaliser le désir des « souverains chefs » et obstruer la mémoire de l'autre : chaque « souverain chef » avait son « barde » pour se célébrer et dénigrer son rival. Comment peut-on saisir l'instrumentalisation de la poésie par la politique ? Comment peut-on déceler le mouvement chamanique de mythologisation qui inspire cette instrumentalisation de la poésie ? Ou encore comment insérer cet hybris chamanique de la vérité dans une approche anthropobiologique et philosophique du langage ?

L'anachronisme mythologique

Tout comme dans toutes les grandes civilisations la mythologie joue un rôle majeur dans la naissance des peuples, Haïti devait passer par ce carrefour de l'homme archaïque en attribuant le qualificatif « héros » aux généraux de la guerre de l'indépendance. Aussi, cela permet de comprendre que cette démarche corrobore avec l'idée que la révolution haïtienne serait une épopée. En ce sens qu'il fallait donc dégager cette esthétique épique en fabriquant des images mythiques ou légendaires des chefs d'État puisque, comme le voit Mircea Eliade dans la conception ontologique « primitive » : un objet ou un acte ne devient réel que dans la mesure où il imite ou répète un archétype. Ainsi, la réalité s'acquiert exclusivement par répétition ou participation ; tout ce qui n'a pas un modèle exemplaire est « dénué de sens », c'est-à-dire manque de réalité (Eliade, 1969, p. 48). Dit autrement, les poètes,

« sont "aménagés" dans le cadre mythologique, un langage universel pour s'exprimer et se faire comprendre au-delà des terres haïtiennes. Plus encore, ils y ont trouvé des critères d'esthétique leur permettant de célébrer avec emphase le chef de l'État qu'ils soutiennent, à un moment où de grandes crises politiques ont suscité un besoin d'épopée. » (Ulysse, 2015, p. 38)

De ce point de vue, la poésie sera le véritable lieu de ces énonciations en projetant les chefs d'État dans le temps mythique. En ce sens qu'elle va amplifier ces récits à dessein mythologique surtout, d'après Jacques Poulain, « les poèmes parlent directement à notre pensée comme s'ils lui présentaient simultanément le désir de vie le plus désirable ainsi que sa réalisation comme s'ils étaient la réalité elle-même, la réalité dont ils nous font jouir dans leur poème même » (Poulain, 2025, p. 92). En d'autres termes, les poèmes immortaliseront le corps du chef en ce sens que leurs représentations seront tantôt des démiurges, tantôt d'une quelconque intermédiaire ou tout simplement des dieux.

Cela ressort de la magie poétique puisque ce rite de sacralisation ou cette « mythisation des personnalités historiques » abolit le temps historique pour permettre aux chefs de rentrer dans le temps primordial — de devenir le contemporain des dieux. Et ces derniers en retour, lui assurent un pouvoir transcendantal. Cette remémoration poétique tend à établir le fondement mythique du pouvoir du « souverain chef », et faire comprendre également à ses compatriotes que ce dernier est choisi par les dieux : il agit en leur nom. Ceci dit, dans cette équation poético-mythologique le « souverain chef » devient l'élu des dieux : celui qui a reçu la mission divine pour diriger la nation. C'est en ce contexte que « tout poète assume ainsi la dynamique caractéristique de la pensée elle-même comme une dynamique qui ne tolère pas, pour pouvoir en faire jouir, la non-existence de ce dont il est pensé » (Poulain, 2025, p. 95).

Cette démarche trouve bien son sens chez le poète puisque depuis la Grèce antique : « grâce à la mémoire primordiale qu'il est susceptible de récupérer, le poète inspiré par les Muses accède aux réalités originelles. Ces réalités se sont manifestées dans les temps mythiques du commencement et constituent le fondement de ce Monde-ci » (Eliade, 1962, p. 152). Tout comme Mnémosyne a conféré à l'aède le privilège d'un contrat avec l'autre monde, la possibilité d'y entrer et d'en revenir librement (Eliade, 1962, p. 152), les pionniers de la littérature haïtienne utilisaient leur mémoire pour rentrer dans la cosmogonie des autres peuples afin de recueillir des données, et réécrire les histoires des dieux au gré de leur « souverain chef ». Autrement dit, de la même manière les mots, les incantations et les récitations du chaman entendent charmer les dieux dans la transe, la force verbale de l'imagination du poète lui procurait ce même privilège pour adopter ce comportement d'hybris à l'égard de son « souverain chef » : ils métamorphosent le corps historique du chef en personnage légendaire.

Cette « créativité poétique », cette réminiscence ou cette remembrance n'est pas de l'ordre spirituel, d'une révélation ou encore d'une expérience extatique (crises de possession, rencontre...) comme elle a été pour le poète dans les cultures archaïques. Mais de l'ordre imaginatif chez le poète haïtien. C'est-à-dire la mémoire historique du poète vient en aide à son imagination poétique afin de créer des réalités, de mettre des mondes en commun. Cette capacité dérive de la structure mnémonique du poète qui est susceptible de traverser les frontières (l'espace et le temps) comme le principe métaphysique qui régit l'existence des dieux. En ce sens tout ce qui est possible aux dieux est possible pour le poète dans son acte créatif. Avec sa plume et son imagination, le poète haïtien crée des situations intra-monde pour le « souverain chef ». Pour paraphraser Mircea Eliade, tout comme l'homme des sociétés archaïques qui trouve dans le mythe la source même de son existence (Eliade, 1962, p. 26-27), la création poétique, en mobilisant des figures mythiques, entendait créer la réalité causale de l'autorité du « souverain chef ».

Cette observation perceptive présuppose qu'il n'y a pas de différence pour ne pas dire qu'on est en face d'une symbiose entre l'art et le monde réel. En ce sens dans ces constructions poétiques épiques le chef d'État est dieu : la poésie prolonge sa mémoire afin de lui créer des réalités qui prennent en compte ses désirs. Par conséquent, la poésie devient cette communication jouissive qui permet de favoriser des croyances, des sentiments à l'égard du « souverain chef ». Puisque son statut métaphorique d'illusionniste permet de croiser la mémoire historique et primordiale ou encore mythologique afin de rendre culte à l'incarnation du pouvoir. C'est en ce sens que « chaque art reprend ainsi à son compte sa promesse d'allégresse et n'assume qu'avec regret l'aveu de n'être qu'un ersatz de vie comme l'est l'usage du langage lui-même, c'est-à-dire de n'être qu'une figuration du bonheur » (Poulain, 2025, p. 98). En un mot, la réalité poétique n'est autre qu'un leurre, une pure figuration qui entend sublimer le réel pour la pleine jouissance consommatoire du « souverain chef ».

Le retrait du sujet

Le « souverain chef » se fait exalter par le biais d'une esthétique impersonnelle, car l'écrivain ne parle pas sa parole mais la parole de ce dernier. Il s'efface comme sujet créateur pour faire place au corps du chef. Il est caché, en retrait et met devant la personne qu'il encense. Ce que l'on peut voir chez Cany Bruno lorsqu'il parle de la notion du retrait du sujet (Cany, 2001, p. 17-19), c'est-à-dire, il voit que dans les œuvres d'Iliade et Odyssée la non-présence de l'auteur qui est Homère, et notre ignorance sur son récit de vie. Il voit aussi que l'auteur ignore l'autre. Toutefois, il a su construire par sa force d'imagination un cadre mythologique pour faire parler les dieux et créer du sens poétique. Cependant, contrairement à l'auteur grec qui a donné naissance à la littérature occidentale, il n'y a pas de doute sur l'existence des premiers écrivains haïtiens ; eux qui sont également des fondateurs de la littérature haïtienne. À la manière d'Homère, ils construisent leurs narrations, c'est-à-dire ils se sont retirés pour donner naissance à des scénographies poétiques dans lesquelles les chefs d'État, avec leurs caractéristiques divines, deviennent des acteurs actifs.

Toujours dans cette suite logique du retrait du sujet créateur, Sterlin Ulysse se précise en ces termes : « c'est une poésie qui se veut essentiellement à la troisième personne. Le poète s'efface totalement et met en avant celui qu'il encense » (Ulysse, 2015, p. 43). Il s'efface pour mieux dégager sa vision épique du chef. Cela montre aussi cet esprit consensuel entre celui qui écrit le texte et la personne qu'il poétise. En ce sens qu'il n'y a pas de conflit dans cette construction poétique entre un je (individuel) ou un nous (collectif) mais un « Il ». Pour ainsi dire, cela facilite la compréhension en montrant directement qu'il ne s'agit pas du sujet inspiré mais de l'autre : le chef qui prend place dans l'œuvre. Il n'y a pas d'ambiguïté dans la saisie du personnage poétisé, puisque cette narration objective consiste à affirmer dans ce récit poético-mythologique que le chef est à la fois créateur, sujet et contemplateur. Cette jouissance complète qui lui répond favorablement comme la voix de sa mère lorsqu'il était dans son utérus.

En d'autres termes, c'est une écriture qui héroïse, qui loue et qui est la manifestation d'une parole projetée par le poète. Par ce moyen, le poète donne naissance à cette figure de style de Humboldt, la prosopopée : celle-ci qui se définit comme étant l'animation du monde et les choses par la parole (Poulain, 2025, p. 88). Ceci dit, tout comme le sacré utilisait la bouche du prophète dans le monothéisme juif (la prosopopée verbale judaïque) pour parler, donner des interdits et des gratifications, c'est ainsi que le poète haïtien à cette époque entendait parler la parole de son « souverain chef », et l'érigeait comme substitut ou celui qui est égal aux dieux. Le poète fut alors l'organe qui fabrique le récit poétique mais qui ne l'habite pas. Cette sorte d'« hybris chamanique de la vérité » a permis au poète de laisser la place au « souverain chef » afin que ce dernier puisse se mouvoir et se jouir poétiquement. Cette jouissance gratificatoire qu'il hérite depuis le babil.

Anamnèsis et détour du sacré

Toujours dans l'objectif de chanter le « souverain chef », le poète faisait abstraction de la mémoire vodou. Par une sorte d'anamnèsis historiographique, il ressuscitait de préférence la mémoire mythologique gréco-romaine et chrétienne, tout en donnant une autre charge symbolique aux dieux. C'est le cas de Jules Chanlatte qui tenait à animer Amphitrite en mettant le mot d'Esprit-Saint dans sa bouche. Dans son poème, il tenait à affirmer que l'élection de Jean Pierre Boyer comme un héros a été rendue possible grâce à l'onction de l'Esprit Saint. Amphitrite de son côté, par son simple sourire a scellé ce destin salvateur ou l'élection de Boyer : c'est un pouvoir qui lui a été gratifié dans l'illud tempus, c'est-à-dire dans le temps et l'espace sacré des commencements.

« Le génie apparu fait entendre ces mots :
Boyer, vole à ma voix, viens généreux héros
L'Esprit Saint qui réside au-dessus des étoiles
Pour toi, de l'avenir veut dissiper les voiles
[...] Tout s'agite et s'émeut, tout s'empresse applaudit
Au Chef Haïtien, Amphitrite sourit.
» (Berrou et Pompilus, 1975, p. 31-32)

Cette démarche d'appropriation et détour mythologique recèle un fondement majeur car les récits mythologiques jouent un grand rôle dans la fabrication de l'identité d'un groupe social. En réactualisant ou encore en modifiant ces récits mythologiques, l'acte poétique devait justifier que le « souverain chef » en l'occurrence Jean Pierre Boyer est béni des dieux. Il a l'accord transcendantal des cosmogonies. Ce détournement mythologique, pour emprunter le terme de S. Ulysse, nous le retrouvons également chez Antoine Dupré dans le poème Le Rêve d'un Haytien dans lequel il fait parler Jupiter afin de rendre hommage à Alexandre Pétion. Dans le sens que ce dernier est inspiré par les divinités et a reçu la tâche salvatrice de délivrer son peuple de l'enfer colonial.

« En rêve j'assistais dans un conseil des Dieux :
Le puissant Jupiter, ceint d'un bandeau suprême
Ordonna ce qui suit aux monarques des cieux ;
"Immortels qui sous moi portez le diadème.
Descendez sur la terre, Inspirez aux mortels
D'aimer l'humanité.
Des humains, je suis le père.
Je les fis tous égaux ; mes décrets éternels
N'admettent ni rangs, ni couleurs."
» (Berrou et Pompilus, 1975, p. 35)

Le poète figure le fantasme du chef afin qu'il habite mieux le monde. C'est-à-dire le chef se voit en existence double : il est à la fois dieu et humain. Ce qu'il n'arrive pas à accomplir dans le réel, il l'accomplit dans la poésie, et ce qu'il arrive à accomplir dans le réel tire son fondement dans le monde des dieux. Cette représentation n'est autre qu'une forme d'individualisation du « souverain chef » pour le mépris de ses semblables. En ce sens que les poètes furent les premiers à participer à la construction de cet esprit d'égoïsme social qui cheminera tout au long de l'histoire politique haïtienne : chacun cherche son salut ou la gloire pour son groupe. C'est-à-dire, en rendant culte aux chefs d'État qui se transforme en « souverain chef », les poètes par leur illusion magico-poétique ne font qu'alimenter leur foi égoïste, leur indifférence pour leurs partenaires sociaux subalternisés.

À la lumière de Cany Bruno, « la beauté est donc la qualité qui définit le héros comme corporéité. Sa force est belle, son action également, son cadavre est beau, etc. » (Cany, 2001, p. 230). En ce sens le poète est appelé dans sa description poétique à créer un corps délectif pour le « souverain chef », et ce dernier se réjouit par la vérité de l'énonciation poétique : il est déifié, héroïsé par la pensée poétique de l'écrivain. Cette pensée qui n'appartient pas à l'écrivain pour ainsi dire qu'il n'est plus un artiste dans le sens moderne du terme. Sa pensée est façonnée dans un visé pragmatique à charmer son « souverain chef ». En tant que poète, il doit parler une parole qui soit capable d'harmoniser les pulsions intérieures et extérieures du chef d'État. Une parole que ce dernier ne peut s'empêcher d'écouter ou de jouir. Non seulement le poète le doit à sa patrie, il le doit en même temps à son « souverain chef » comme raison de vivre. En un mot, il est celui qui crée des passages métaphoriques et l'écho sonore de son chef. C'est la raison pour laquelle en paraphrasant Jacques Poulain, le poète est donc celui qui ne fait désirer à son « souverain chef » aussi bien qu'à lui-même que cette réalité la plus désirée lui advienne [...] comme s'il l'avait créée : il fait désirer ceci à son « souverain chef » comme l'auteur a nécessairement désiré qu'il existe pour avoir tout simplement été capable de le penser et comme il désire être ce désir qu'il n'exprime qu'en le comblant (Poulain, 2025, p. 100). En un mot, le poète ne fait que projeter les désirs les plus enfouis de l'inconscient du « souverain chef » et prétend combler les désirs de ce dernier par la figuration verbale, tout en lui faisant désirer ces mêmes désirs une fois poétisés. D'où le prisme chamanique ou prestidigitateur de l'acte poétique.

L'ouverture au monde

Comme nous l'avons susmentionné, dans le cas de la nouvelle nation haïtienne qui était à sa genèse, la liberté devait tisser ce lien en passant par le carrefour de la narration mythologique. En ce sens que les poètes ont voulu réglementer la vie de leur cité en prenant les dispositifs des autres peuples qu'ils croyaient avoir déjà atteint ce qu'ils désiraient pour leur humanité, et de les voir comme une grande famille humaine du seul fait qu'ils (les poètes) s'identifient à leurs cultures. Par conséquent, après la proclamation de l'indépendance haïtienne, « les premiers poètes ont eu recours à la mythologie gréco-romaine pour chanter non seulement la liberté ou l'indépendance fraîchement acquise, pour faire l'apologie des chefs d'État, voire pour chanter l'amour et la beauté de l'être aimé » (Ulysse, 2015, p. 35).

Ce retour en arrière dans la mythologie gréco-romaine et chrétienne peut être compris comme un comportement mythique qui recèle l'ouverture sur le monde ou une « sorte de prestige magique » (Eliade, 1962, p. 224). C'est-à-dire, cette démarche de ces écrivains fait écho au mirage de « l'origine noble » du début du XIXe siècle européen. En ce sens qu'il a incité dans toute l'Europe centrale et sud-orientale, une véritable passion pour l'histoire nationale, surtout pour les phases les plus anciennes de cette histoire. « Un peuple sans histoire (lisez : sans "documents historiques" ou sans historiographie) est comme s'il n'existait pas ! » (Eliade, 1962, p. 224) Ainsi, revendiquer le passé mythique de ces sociétés, pour les écrivains haïtiens, c'est d'augurer une ère glorieuse et mythique pour le fondement de la nation.

« Nous tirons notre origine de Rome !, répétaient avec orgueil les intellectuels roumains du XVIIIe et du XIXe siècle. La conscience de la descendance latine s'accompagnait, chez eux, d'une sorte de participation mystique à la grandeur de Rome. L'intelligentsia hongroise, elle, trouvait la justification de l'antiquité, de la noblesse et de la mission historique des Magyars dans le mythe d'origine de Hunor et Magor et dans la saga héroïque d'Arpad. » (Eliade, 1962, p. 224)

C'est dans ce prisme d'idée que la mythologie était au service de la politique afin de préserver la liberté de la nouvelle nation et se montrer civilisé aux yeux de l'Occident tout en accaparant leur mémoire. Avec la mythologie comme tiers consensuel, on entendait prouver leur dimension humaine : un humain qui est égal à son ancien maître. Ce geste par le biais de l'art consistait à fixer la compréhension de l'homme blanc de manière évaluative sur ces anciens esclaves devenus maîtres de leur destin. Leur indépendance est considérée comme la découverte de leur humanité ou encore leur salut. Dit autrement, ils deviennent des hommes civilisés tout en rejetant la mémoire africaine ou vodouesque puisque la civilisation qu'ils escomptent est effective par des liens culturels qu'ils tissent avec le monde occidental. C'est dans ce contexte hormis le poète Hérard Dumesle avec son texte Macanda (Berrou et Pompilus, 1975, p. 48), les pionniers de la poésie haïtienne font impasse sur la culture haïtienne ou la Cérémonie du Bois Caïman : celle-ci que l'on considère comme le mythe fondateur de la nation haïtienne avec les esprits vodou. Ce poème qui rappelle la prière que l'on attribue à Dutty Boukman :

« Parmi les assistants se lève un orateur :
[...]
"Ce Dieu qui du soleil alluma le flambeau,
Qui soulève les mers et fait gronder l'orage,
Ce Dieu, n'en doutez pas, caché dans un nuage,
Contemple ce pays, voit des Blancs les forfaits,
Leur culte engage au crime, et le nôtre aux bienfaits,
Mais la bonté suprême ordonne la vengeance
Et guidera vos bras ; forts de son assistance,
Foulons aux pieds l'idole avide de nos pleurs,
Puissante Liberté ! viens... parle à tous les cœurs..."
» (Berrou et Pompilus, 1975, p. 48)

Dans une perspective de « comportements mythologiques » ou chamaniques, surtout ces mythes ont été depuis longtemps démythisés par les rationalistes grecs — sauvés par les stoïciens et Évhémère pour devenir de simple trésor culturel dans l'histoire occidentale — les écrivains haïtiens auraient pu faire allusion aux esprits vodou dans leur rôle présupposé jouer dans l'indépendance haïtienne : ces divinités qui possèdent des caractéristiques similaires (Bruno, 2016, p. 104) à celles des dieux du monde occidental. Bien plus, même si cela fut de courte durée, cette religion gardait encore tant bien que mal son sens religieux dans la vie de cette nation nouvellement née : il fallait attendre jusqu'en 1860 avec la signature du Concordat de Damien entre l'Église catholique et l'État haïtien pour qu'elle soit officiellement mise à l'écart. Bref, au nom de la civilisation, la préoccupation de ces écrivains ne consistait pas à faire la transmission de la mémoire mythologique ou les traditions religieuses africaines. Myrlène Bruno est de cet avis lorsqu'elle écrit que les divinités gréco-romaines occupaient une place importante chez les premiers écrivains haïtiens :

« Par exemple, dans Le Rêve d'un Haytien d'Antoine Dupré, "le conseil des dieux" est présidé par le "puissant Jupiter", Minerve guide "le bon Washington" et le "fourbe Mercure" menace la liberté. Continuant sur cette même lancée, Juste Chanlatte désire posséder les ailes et la lyre d'Apollon ; il mentionne les "faveurs de Morphée", les Tritons, les Nymphes et les Néréides du royaume d'Amphitrite. » (Bruno, 2016, p. 105)

Cette posture entend donner raison une autre fois à Mircea Eliade quand il pense que « l'épopée héroïque n'appartient pas à la tradition populaire ; elle est une forme poétique créée dans les milieux aristocratiques » (Eliade, 1962, p. 242). Cette approche qui est vérifiée chez L. Hurbon lorsqu'il constate que l'élite haïtienne au XIXe siècle prendra à son compte les grands thèmes de l'anthropologie occidentale : « Avez-vous une loi, une religion, une organisation familiale, un système politique moderne, une langue développée ? » C'est-à-dire : « Êtes-vous des êtres humains, comme nous Occidentaux ? » Ou encore, si l'on veut, « Êtes-vous des cannibales ? Connaissez-vous l'écriture ? Êtes-vous capables de connaître les lois de la nature, de transformer le monde ? » (Hurbon, 1988, p. 57) Cet extrait d'un poème de Jules Chanlatte (1766-1828) dans La Triple Palme en témoigne lorsque l'auteur se réfère à Thémis qui est la déesse de justice dans la mythologie grecque. Il l'a composé en l'honneur du président Jean Pierre Boyer. Dans ce poème, il entreprend un dialogue avec sa Muse pour rendre culte au président comme l'incarnation de la paix, le pacificateur par excellence qui a réussi à réunir le pays qui était divisé en deux : le Nord et l'Ouest. Jean Pierre Boyer est un « Héros-Rédempteur » (Eliade, 1962, p. 233).

« ...Muse, prends l'essor ; et qu'au nom de Boyer
Ton aile soit, soudain prompte à déployer !
Dis-nous, Muse, comment ce magistrat guerrier,
De Thémis redressant le tortueux sentier
Et ramenant partout l'abondance et le calme,
De son char débutant tressa la triple palme !
» (Berrou et Pompilus, 1975, p. 50)

Dans le poème Boyer n'a pas sa fonction présidentielle mais le dieu qui donne naissance à la muse du poète. C'est par le pouvoir de Boyer que le génie créateur du poète arrive à se mouvoir, à insuffler de l'inspiration au poète afin qu'il puisse trouver les mots nécessaires pour exalter ce dieu-homme : celui-ci qui a réussi à réparer les brèches cassées de la nation. Cette figuration poético-historique de Boyer rappelle celle historico-mythologique du monarque Frédéric II, au Moyen Âge. Ce dernier qui se croyait le substitut du Christ. On disait de lui qu'il « est un Sauveur cosmique : le Monde entier attendait un tel cosmocrator, et maintenant les flammes du mal sont éteintes, les épées ont été transformées en charrue, la paix, la justice et la sécurité sont solidement installées » (Eliade, 1962, p. 215). Mircea Eliade se précise :

« Son avènement est l'œuvre d'une providence divine ; car le monde allait sombrer, le jugement dernier était imminent, lorsque Dieu, dans sa grande miséricorde, nous a accordé un sursis et a envoyé ce souverain pur pour instaurer un âge de paix et d'ordre et d'harmonie aux Derniers Jours. » (Eliade, 1962, p. 215)

Si cet état de conscience mythique résidait dans le monde réel pour Frédéric II, car il « est sans doute le seul des monarques du Moyen Âge à s'être cru divin, en vertu non de sa charge, mais de sa nature même, ni plus ou moins qu'un Dieu incarné » (Eliade, 1962, p. 215), chez Boyer il est de l'ordre poétique. Moyennant il entendait l'expérimenter dans la vie réelle suivant des décisions prises quand il s'agissait pour lui d'étouffer la mémoire de l'autre et se satisfaire. C'est pour l'une des raisons dans le poème, il est le dieu de la justice : le dieu qui anime, qui favorise le verbe approprié et le rédempteur. Cette sorte d'hybris chamanique de la vérité que suscite cette action poétique permet de comprendre dans la dynamique d'anthropobiologie philosophique du langage que :

« Les poèmes, qu'ils soient en vers ou en prose, nous présentent ce désir et son accomplissement écrit comme étant déjà notre réalité car ils ne nous présentent que notre désir même d'existence et se contentent de remémorer de cette façon l'usage du langage qui nous a présenté pour la première fois la perception du monde comme notre bonheur absolu. » (Poulain, 2025, p. 102)

En fait, dans la pensée mythologique, les personnes héroïsées ou encore mythiques se sont manifestées dans les temps des commencements, ab origine : un temps qu'on ne saurait remonter de manière historique. Cependant chez les poètes haïtiens les personnages sont réels. Ce sont des personnages réels qui se transforment en dieu par l'imagination dialogique des poètes. Alors, c'est une poésie vivante, exaltante qui est héritée de la tradition orale du premier poème épique haïtien avec Boisrond Tonnerre (Laroche, 2005, p. 41) : celui-ci qui fut chargé de dire les intentions du général en chef Jean-Jacques Dessalines. En d'autres termes, tout comme le poème de Boisrond Tonnerre, ces œuvres poétiques sont composées pour être déclamées et récitées comme la récitation des mythes et des contes dans les sociétés traditionnelles et populaires (Eliade, 1962, p. 233). C'est la raison pour laquelle Maximilien Laroche peut voir dans cette tradition poétique :

« une manière pour les fondateurs de la nation haïtienne [...] de déployer un mythe des origines [...] ces acteurs de la scène qui se jouait le premier janvier 1804 se trouvaient dans la position d'être les héros et l'aède d'une épopée qu'ils étaient en train d'écrire sur eux-mêmes. » (Laroche, 2005, p. 50)

Ces paroles poétisées qu'ils écrivent sont des paroles vivantes, militantes pour ainsi dire, ce sont des poésies qui servent à parler, à dire et les mots en se prononçant expriment la cause du « souverain chef ». Dit autrement, depuis la naissance de la nation haïtienne le poète avait pour mission « de rendre la pensée de son chef et la transmettre dans la forme désirée par celui-ci sans pour autant le substituer » (Laroche, 2005, p. 44). Le chef a parlé par la bouche de son serviteur. Notons que M. Laroche a eu raison quand il parle de tradition poétique depuis l'acte verbal de Boisrond Tonnerre au moment de la proclamation de l'indépendance haïtienne. Puisque son énonciation poétique inspira huit ans plus tard Antoine Dupré pour composer les quatre derniers vers de son poème Hymne à la liberté publié en 1812, comme un défi lancé à tout éventuel envahisseur qui ne respecte pas leur humanité, leur émancipation :

« Si quelque jour sur tes rives
Reparaissent nos tyrans,
Que leurs hordes fugitives
Servent d'engrais à nos champs.
»

Ce sont des messages à caractère mythologiques ou épiques qui doivent être propagés, véhiculés et transmis pour créer l'effet de « conviction, de persuasion et séduction » (Poulain, 2001, p. 7-8). L'allocutaire n'a pas à donner son désaccord mais son consentement. Il doit partager le même sentiment de jouissance que le « souverain chef » en approchant ces œuvres, puisque celui-ci est soutenu par les dieux eux-mêmes. Cette stratégie pragmatique est héritée de la foi totémique, du polythéisme et du monothéisme, c'est-à-dire pour favoriser l'entente sociale la référence au sacré s'avérait nécessaire. Ainsi, dans cette perspective politico-mythique le « souverain chef » devient quelque chose de plus, son pouvoir émane des dieux : il n'est pas un humain ordinaire.

Conclusion

Cette ambiance polémique qui a perpétué après l'indépendance n'a fait que surgir des oublis et des demi-vérités au détriment de l'autre. Chacun se livrait dans une lutte partisane sans merci pour l'effacement de l'autre, obstruer la mémoire de l'autre ou encore procéder à sa propre héroïsation. L'imagination poétique par sa dimension téléologique entendait supprimer toute tentative discursive pour mieux tirer le portrait du « souverain chef » dans ce cadre mythologique. En ce sens que cette relation que nous qualifions « d'hybris chamanique de la vérité » témoigne d'un désir pulsionnel nostalgique pour un temps révolu.

Ceci dit, en paraphrasant M. Eliade, la poésie moderne n'a pas accès au temps primordial des mythes, dans la mesure où elle raconte une histoire vraisemblable, le poète utilise un temps apparemment historique, et pourtant condensé, dilaté, un temps qui dispose donc de toutes les libertés des mondes imaginaires (Eliade, 1962, p. 234). Dans ce cas-ci, il sort du cadrage social par son imagination dialogique afin de mieux vivre la théâtralité de sa pensée chez lui et dans son environnement. Et l'homme politicien dans sa démarche pragmatique se réjouit de cette prosopopée poétique qui lui parle de manière favorable par le jeu palimpseste ou de réminiscence.

Quoique cette figuration de réjouissance n'est qu'un leurre ou truquage de vérité historique, elle devient effective par la reconnaissance des vérités communes des interlocuteurs. Ou encore de « la valeur objective du dialogue » de l'écriture du poète entre lui et son auditeur/lecteur (l'homme politique). En ce sens qu'il « ouvre ainsi l'accès au secret de tout poème tout en disant également qu'il le fait. Car c'est le partage de la réjouissance de la vérité qui s'y érige en réalité et en une réalité qui ne fait nous réjouir que d'elle-même » (Poulain, 2025, p. 108).

Références

Berrou, R. et Pompilus, P. (1975). Histoire de la littérature haïtienne illustrée par les textes (tome I). Éditions Caraïbes.

Bruno, M. (2016). Mots et messages : une étude de la langue et du langage dans les littératures haïtienne et antillaise [thèse de doctorat, University of Louisiana at Lafayette].

Cany, B. (2001). Homère, une anthropologie poétique de la vérité. L'Harmattan.

Eliade, M. (1962). Aspects du mythe. Gallimard.

Eliade, M. (1969). Le mythe de l'éternel retour. Gallimard.

Hurbon, L. (1988). Le barbare imaginaire. Les Éditions du Cerf.

Laroche, M. (2005). Le poids des mots. GRELCA.

Poulain, J. (2001). De l'homme, éléments d'anthropobiologie philosophique du langage. Les Éditions du Cerf.

Poulain, J. (2025). La philosophie comme esthétique de l'allégresse. Cahiers critiques de philosophie, (29), 83-110. https://shs.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-philosophie-2025-1-page-83

Ulysse, S. (2015). Problématique de l'autre : écriture et peinture haïtiennes en question [thèse de doctorat, Université Toulouse Jean Jaurès].

À propos de l'auteur

Orso Antonio Dorélus est historien de l'art et archéologue, philosophe de l'art, poète, chargé de cours à l'UEH

commentaires

Dernières nouvelles