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Réformer un secteur stratégique sans associer ses principaux acteurs relève moins de la refondation que de l'erreur méthodologique. En matière de politique publique, l'initiative du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) d'installer un organe de régulation de l'enseignement supérieur sans concertation avec la principale institution universitaire publique du pays constitue une faute majeure de gouvernance, aux conséquences institutionnelles durables.
Présentée comme une urgence nationale, la réforme de l'enseignement supérieur haïtien se heurte à une opposition ferme du Conseil de l'Université d'État d'Haïti (CUEH), qui dénonce une démarche unilatérale, juridiquement fragile et politiquement contre-productive. Dans une note officielle signée par le recteur Dieuseul Prédélus, le Conseil rappelle que le décret du 11 mars 2020, servant de fondement à cette réforme, viole la hiérarchie des normes et porte atteinte à l'autonomie administrative et académique de l'Université d'État d'Haïti, pourtant garantie par la Constitution de 1987.
Mais au-delà du débat juridique, c'est le cœur même de la politique publique qui est ici mis en cause. Une réforme crédible repose sur trois piliers essentiels : la légitimité des acteurs, la cohérence institutionnelle et l'appropriation par les parties prenantes. En excluant l'université publique du processus décisionnel, le CPT fragilise chacun de ces fondements. Il confond vitesse et précipitation, autorité et légitimité, réforme et injonction.
Depuis 2020, le CUEH n'a cessé d'alerter les autorités sur les dérives potentielles du décret. Résolution formelle en novembre 2020, correspondances répétées adressées à l'exécutif en 2025, appels au dialogue institutionnel : toutes ces démarches sont restées lettre morte. L'adoption du texte en Conseil des ministres le 18 décembre 2025, sa publication dans Le Moniteur le 30 décembre, puis l'installation effective de l'organe de régulation ont transformé un désaccord juridique en crise de gouvernance ouverte.
Le CPT, pour sa part, revendique la légitimité de son action. Lors de la cérémonie du 14 janvier 2026 à la Villa d'Accueil, en présence du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, son président Laurent Saint-Cyr a présenté cette initiative comme une étape structurante de la refondation universitaire, inscrite dans la dynamique de l'Agence nationale de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (ANESRS). Objectif affiché : améliorer la qualité des formations, renforcer la reconnaissance internationale des diplômes et favoriser la mobilité académique.
Ces objectifs, en eux-mêmes, ne sont nullement contestés par le CUEH. Ce que l'Université rejette, c'est la méthode. En politique publique, une réforme imposée sans concertation est vouée à l'échec, car elle génère résistance, défiance et paralysie institutionnelle. Elle affaiblit l'État au lieu de le renforcer, surtout dans un contexte de transition politique où la légitimité est, par définition, limitée dans le temps.
Dans un pays traversé par une crise institutionnelle, sociale et sécuritaire aiguë, gouverner le savoir par décret, sans dialogue, revient à ajouter de l'instabilité à l'instabilité. L'Université n'est pas un simple secteur administratif ; elle est un espace de production critique, de mémoire institutionnelle et de projection nationale. L'ignorer, c'est compromettre toute ambition de réforme durable.
Au fond, ce conflit révèle une confusion dangereuse entre refondation et recentralisation. Réformer l'enseignement supérieur ne peut se faire contre l'Université, encore moins sans elle. En ce sens, l'action du CPT ne constitue pas seulement une maladresse politique : elle s'apparente à une faute majeure de politique publique, tant par sa méthode que par ses effets.
En réaffirmant son attachement aux principes démocratiques, aux libertés académiques et au dialogue institutionnel, le CUEH rappelle une évidence trop souvent négligée en période de transition : on ne refonde pas un pays en marginalisant ses lieux de savoir. On le refonde en les associant pleinement à l'élaboration de l'avenir commun. Autrement, on s'expose à de sérieuses conséquences involontaires — celles-là mêmes qu'on aurait pu éviter en consultant ceux qui savent. Comme le dit si bien le proverbe : Si m te konnen, toujou dèyè…