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Les universités haïtiennes absentes des classements mondiaux : comprendre leur invisibilité

Analyse de l'absence des universités haïtiennes des classements mondiaux et propositions pour développer une recherche scientifique compétitive.

Photo by Andre Hunter / Unsplash

Table des matières

Introduction : une place au sommet

À l'ère de la société de la connaissance, le poids de l'université dans l'économie du savoir et dans le développement économique ne cesse de croître. Devenues de véritables moteurs d'innovation, de compétitivité et de rayonnement culturel, les universités sont désormais considérées comme des leviers stratégiques pour assurer l'avenir des nations. De ce fait, les pays sont fortement incités à faire figurer leurs établissements parmi les meilleurs classés au monde, car ces distinctions confèrent à la fois prestige académique, attractivité scientifique, gains économiques et reconnaissance internationale. Dans ce contexte, les grands classements mondiaux exercent une influence considérable, en orientant à la fois les politiques publiques des États et les stratégies institutionnelles des universités qui veulent à tout prix se hisser au sommet.

Chaque année, des palmarès prestigieux, notamment le Times Higher Education (THE), le QS World University Rankings, le Shanghai Ranking (ARWU), le U.S. News & World Report – Best Global Universities Rankings et le CWTS Leiden Ranking, mettent en lumière les universités qui se distinguent par la qualité de leur recherche, leur capacité d'innovation et leur attractivité auprès des talents internationaux. De manière prévisible, Harvard, MIT, Oxford, Cambridge ainsi que l'Université de Toronto y occupent régulièrement les premières places, confirmant leur statut de pôles mondiaux de savoir et de recherche. Mais une réalité frappe : aucune université haïtienne n'y figure.

Ce constat d'absence soulève une interrogation fondamentale et constitue la problématique centrale du présent texte : pourquoi les universités haïtiennes ne parviennent-elles pas à s'imposer dans les classements mondiaux les plus respectés ? Que révèle cette situation des failles structurelles ou des défis systémiques de l'enseignement supérieur en Haïti ? Cet article vise à y répondre en mettant en lumière l'invisibilité des universités haïtiennes dans les cinq classements internationaux les plus influents, tout en soulignant l'impératif de penser une véritable université de recherche en Haïti.

Pour y répondre, il convient d'abord de comprendre les critères sur lesquels reposent ces palmarès, puis d'examiner comment certaines universités, autrefois modestes, ont réussi à se hisser au sommet. Ce détour permettra ensuite de mettre en lumière le cas d'Haïti : les raisons de son invisibilité, les conséquences qui en découlent et, enfin, les perspectives à envisager pour bâtir une université capable de placer le pays sur la carte académique mondiale.

Comprendre les critères des grands classements universitaires mondiaux

Lorsqu'il s'agit d'évaluer les universités à l'échelle mondiale, cinq grands classements de renommée internationale dominent le paysage de l'enseignement supérieur. Reposant sur une combinaison de critères qualitatifs et quantitatifs, ils visent à mesurer l'impact des institutions sur la recherche, l'innovation, l'enseignement et leur rayonnement international. Ces palmarès de référence sont le Times Higher Education (THE) World University Rankings, le QS World University Rankings, le Shanghai Ranking (ARWU), le U.S. News & World Report – Best Global Universities Rankings et le CWTS Leiden Ranking. Bien qu'ils présentent certains biais en faveur des pays du Nord anglophone – biais amplifiés par le quasi-monopole de l'anglais comme lingua franca intellectuelle dans les publications scientifiques les plus influentes – ces classements demeurent les plus respectés et influents dans le monde académique. Chacun repose sur une méthodologie propre, mais tous partagent l'ambition d'évaluer, à l'échelle internationale, la qualité, la visibilité et l'influence des établissements d'enseignement supérieur.

Bien que les méthodologies des classements varient, une convergence s'observe autour de critères fondamentaux qui déterminent l'influence d'une institution. La production scientifique y occupe une place centrale, qu'il s'agisse du volume de publications, du nombre de citations ou encore des articles publiés dans des revues prestigieuses comme Nature et Science, toutes deux indexées dans Web of Science et Scopus, les deux plus grandes bases de données de revues scientifiques évaluées par les pairs. À cela s'ajoute la réputation académique et professionnelle, mesurée à travers des sondages auprès d'universitaires et d'employeurs. L'internationalisation – nombre d'étudiants et d'enseignants étrangers, collaborations mondiales – constitue également un critère de poids, tout comme la capacité à générer des financements et des partenariats industriels.

Au-delà de ces indicateurs quantitatifs, d'autres critères cherchent à mesurer l'influence réelle des universités sur la société. Ils valorisent non seulement la recherche de pointe et son rayonnement scientifique, mais aussi l'innovation et le transfert technologique vers les secteurs économiques et sociaux. Certains classements prennent également en compte le nombre de prix Nobel ou de médailles Fields obtenus par des chercheurs affiliés, tandis que d'autres accordent une importance croissante à la publication en accès libre, preuve d'une diffusion plus large des connaissances. En somme, une université bien classée n'est pas simplement un lieu d'enseignement : elle est un moteur de développement scientifique, économique et culturel, capable de renforcer la compétitivité et l'image internationale d'un pays tout entier. Pour un pays comme Haïti, l'enjeu est donc de voir émerger au moins une université capable de se hisser durablement dans ces classements.

Stratégies gagnantes : les leçons des universités de l'élite mondiale

Se hisser au sommet des classements mondiaux n'est pas une mince affaire. De nombreux pays ont opté pour des politiques publiques ciblées afin de créer de véritables universités de recherche capables de rivaliser au plus haut niveau ; d'autres ont choisi de réorganiser leurs établissements en y injectant des financements massifs. Bien que les stratégies diffèrent, elles convergent toutes vers des investissements massifs et une vision commune de l'université comme moteur de la recherche de pointe.

Les pays qui dominent aujourd'hui les classements sont, sans surprise, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et la France. Ces nations ont mis en place des systèmes universitaires solides, capables d'allier excellence académique, recherche de pointe et financements colossaux. Les États-Unis ont investi massivement dès la fin de la Guerre froide, l'Angleterre a réorganisé son système d'enseignement supérieur, tandis que le Canada et la France ont adopté de nouvelles politiques publiques pour garantir à leurs universités une place prépondérante sur la scène internationale. Tous ces pays ont en réalité mobilisé ces différentes approches, mais chacun a mis l'accent de manière plus prononcée sur l'une d'entre elles, en fonction de son contexte politique, économique et historique.

Dans les contextes précités, les universités ne se limitent pas à former des étudiants : elles produisent une science de haut niveau, attirent les meilleurs talents mondiaux et établissent des partenariats stratégiques avec les grandes industries. Les États soutiennent ces dynamiques universitaires en adoptant des politiques publiques qui articulent développement économique et production scientifique. Tout d'abord, ces pays favorisent l'essor de l'économie de la connaissance, dans laquelle la production scientifique est devenue un actif stratégique, capable de générer des revenus et de contribuer au progrès économique national (Foray, 2000). Ensuite, ils ont embrassé le capitalisme académique, un modèle dans lequel l'université fonctionne selon une logique entrepreneuriale, centrée sur la production de brevets, la commercialisation des résultats de recherche et les partenariats avec les grandes industries (Slaughter et Leslie, 1997). En d'autres termes, ils investissent massivement dans la production scientifique, considérée comme un moteur clé de leur économie. Leur force réside dans une vision à long terme où l'université est pleinement intégrée comme un acteur central du développement économique, social et culturel.

Cette dynamique apparaît clairement dans la comparaison du top 20 des grands classements internationaux, dominé par les universités des pays précités, malgré quelques variations de position. Ainsi, en 2025 et 2026, Oxford occupe la première place dans le THE, mais se situe plus bas dans l'ARWU. Des universités comme Caltech, Princeton ou UC Berkeley se retrouvent dans plusieurs palmarès, tandis que des institutions telles que Imperial College London ou la National University of Singapore (NUS) se distinguent dans le QS, sans nécessairement briller dans ARWU ou U.S. News. Cette convergence autour d'un cercle restreint d'institutions traduit l'existence d'une élite académique historique, solidement ancrée dans l'écosystème mondial de la recherche. Cependant, d'autres exemples prouvent que le sommet est atteignable.

Certaines universités françaises en offrent une illustration convaincante, démontrant qu'il est possible de rejoindre l'excellence mondiale grâce à des stratégies ciblées et à des réformes ambitieuses. Alors même que la France est secouée par un déclin scientifique rapide, accentué par l'adoption de l'anglais comme lingua franca de la recherche, en moins de dix ans, l'Université Paris-Saclay s'est hissée dans le top 20 mondial du classement de Shanghai (13ᵉ en 2025), tandis que Paris Sciences et Lettres (PSL) figure régulièrement autour de la 30ᵉ place. Autrefois, on parlait surtout de la Sorbonne (aujourd'hui classée 257ᵉ dans le QS World University Rankings 2026) ; aujourd'hui, ce sont Paris-Saclay et PSL qui incarnent l'excellence française sur la scène académique mondiale. Ces ascensions fulgurantes reposent sur une politique nationale ambitieuse : mutualisation des ressources, mise en réseau des chercheurs, intégration de grandes écoles et visibilité internationale accrue. Ces deux universités démontrent qu'avec une stratégie claire et des investissements ciblés, même une institution relativement jeune peut s'imposer parmi l'élite mondiale.

Et qu'en est-il de la Caraïbe, encore plus proche de nous ? Dans la région, seule la University of the West Indies (UWI) parvient à se maintenir régulièrement dans les classements mondiaux, notamment dans la fourchette 401-500 du Times Higher Education. UWI réussit là où d'autres universités caribéennes peinent parce qu'elle combine taille critique, forte production scientifique indexée, réseaux internationaux solides et mission régionale claire. D'autres universités parviennent sporadiquement à se distinguer dans des classements régionaux ou thématiques. L'Université de La Havane à Cuba, bénéficiant d'une longue tradition scientifique et d'une politique d'État orientée vers la recherche, se classe très bien dans le domaine médical. À Porto Rico ou en Jamaïque, certaines institutions apparaissent de façon épisodique, mais rarement dans les grands palmarès mondiaux. Ces présences, bien que limitées, montrent toutefois qu'il est possible, même dans un contexte économique contraint, de développer des niches d'excellence et de gagner une visibilité internationale. Ces exemples montrent que, même en Haïti, avec de la volonté et des politiques adaptées, le sommet demeure atteignable.

L'invisibilité d'Haïti : causes systémiques et lourdes conséquences

En 2025, les universités haïtiennes demeurent invisibles dans les grands classements internationaux, bien qu'elles apparaissent parfois dans des palmarès secondaires dont la rigueur scientifique et méthodologique reste limitée. Cette absence n'est pas anodine : elle s'explique par une combinaison de facteurs structurels, tels que le manque de financement ou la fuite des cerveaux, fragilisant ainsi la crédibilité et le rayonnement de l'enseignement supérieur haïtien. Les institutions haïtiennes ne sont visibles que dans certains répertoires secondaires comme EduRank, uniRank, UNIRANKS ou AD Scientific Index. Ces plateformes s'appuient principalement sur des critères superficiels : nombre de visites sur le site web, popularité sur les réseaux sociaux ou données administratives souvent déclaratives, sans validation scientifique ni évaluation par les pairs. Cela les distingue fondamentalement des grands classements internationaux qui reposent sur des indicateurs robustes tels que la production de recherche, les publications indexées et leur impact bibliométrique. Autrement dit, figurer dans ces répertoires ne confère ni prestige académique ni véritable légitimité internationale.

Dans ces classements secondaires, l'Université d'État d'Haïti (UEH) figure régulièrement comme l'établissement le mieux positionné du pays, avec un rang qui oscille entre la 7 800ᵉ et la 10 700ᵉ place mondiale selon les palmarès. L'Université Quisqueya, de son côté, est souvent mise en avant dans certains métarankings comme UniversityGuru, des agrégateurs qui compilent les résultats de plusieurs classements existants, où elle se distingue comme la seule institution haïtienne présente dans plusieurs bases. Ces positions, bien qu'elles traduisent une certaine visibilité numérique et institutionnelle, confirment surtout le décalage immense qui sépare les universités haïtiennes des grands palmarès internationaux fondés sur la recherche et l'innovation.

Dès lors, l'enjeu fondamental reste d'intégrer les cinq classements internationaux les plus reconnus, seuls garants d'une visibilité et d'une reconnaissance académique à l'échelle mondiale. Mais pourquoi Haïti en est-elle encore absente ? Les raisons sont multiples. D'abord, les universités souffrent de budgets limités et d'infrastructures insuffisantes, ce qui freine l'investissement en recherche et en innovation. Hormis quelques rares sources de financement – tels que le Fonds BRH pour la recherche et le développement (FRD-BRH) ou certaines subventions d'ONG – le soutien de l'État, du secteur privé et des partenariats universitaires, pourtant indispensables à l'émergence d'un écosystème de recherche et d'innovation florissant, demeure quasi inexistant.

Ensuite, la production scientifique demeure extrêmement faible : rares sont les chercheurs haïtiens qui publient dans des revues indexées dans Scopus ou Web of Science, condition pourtant indispensable pour exister dans ces palmarès. Ces deux bases de données, considérées comme les plus prestigieuses au monde, recensent et classent les meilleures revues scientifiques internationales. Y publier constitue une marque de qualité et de visibilité, puisqu'elles servent de référence principale aux grands classements universitaires. Selon les données compilées par des chercheurs du réseau Haïti : Sciences et Société (HaSci-So), moins de 880 articles scientifiques affiliés à Haïti ont été publiés dans le Web of Science au cours du dernier siècle (1990-2017), et aucune revue haïtienne n'est indexée dans Scopus (Emmanuel et al., 2020). De plus, en 2019, Haïti n'a produit que 9 publications scientifiques par million d'habitants, contre 114 pour la Jamaïque et 394 pour la Barbade (UNESCO, 2021). Cette maigre visibilité bibliométrique illustre le déficit structurel de la recherche dans le pays et explique en grande partie l'absence des universités haïtiennes des grands classements internationaux.

À la faiblesse du financement et de la production scientifique s'ajoute une intégration quasi inexistante aux réseaux scientifiques internationaux, alors même que la collaboration et la copublication constituent aujourd'hui des critères incontournables de visibilité. La participation à un congrès scientifique international ou la collaboration, même à distance, avec un chercheur étranger demeure une occurrence rare parmi nos jeunes chercheurs. Qui plus est, le système universitaire haïtien privilégie l'enseignement au détriment de la recherche, ce qui réduit inévitablement la production académique. Enfin, la fuite des cerveaux aggrave la situation : de nombreux chercheurs talentueux choisissent de poursuivre leur carrière à l'étranger, privant ainsi les institutions locales d'un capital intellectuel stratégique. Selon une étude de la Banque mondiale (2008), plus de 80 % des Haïtiens titulaires d'un diplôme postsecondaire vivent aujourd'hui hors du pays. Un tel exode accentue la précarité des universités et explique en partie la faiblesse chronique de la production scientifique nationale.

Les conséquences de cette invisibilité sont lourdes. Elle prive les universités haïtiennes de reconnaissance internationale, limitant leur capacité à se positionner comme acteurs crédibles dans le paysage académique. Elle complique aussi l'accès aux financements, collaborations et partenariats internationaux, qui s'appuient largement sur les indicateurs fournis par ces classements. Enfin, elle nuit à l'image et à la valeur des diplômes : les étudiants et diplômés haïtiens risquent de voir leur formation jugée moins compétitive sur le marché académique et professionnel mondial. Toutefois, il ne faut pas sombrer dans la résignation ; il faut plutôt trouver la voie qui mène au sommet.

Perspectives : pour une université haïtienne mondialement classée

Sortir de l'invisibilité et rejoindre le cercle restreint des universités présentes dans les classements internationaux exige une transformation profonde du système d'enseignement supérieur en Haïti. Cette transformation ne peut être portée uniquement par les universités, mais exige une collaboration multipartite où l'État fournit les financements, le secteur privé s'engage dans des partenariats, les universités réorganisent leurs structures et la communauté scientifique renforce sa production de recherche.

D'abord, il est indispensable que l'État haïtien investisse massivement dans la recherche et la publication scientifique. Aujourd'hui, les universités du pays manquent cruellement de laboratoires modernes et les enseignants-chercheurs travaillent souvent sans ressources suffisantes. Sans articles publiés dans des revues indexées, aucune université haïtienne ne peut espérer apparaître dans les grands classements internationaux. Il incombe donc aux pouvoirs publics d'allouer un budget spécifiquement dédié à la recherche, d'encourager la production scientifique locale et de soutenir les chercheurs dans leurs projets. Selon l'UNESCO (2021), en 2017, environ 2,4 % du produit intérieur brut (PIB) d'Haïti était consacré à l'éducation, alors que la recommandation internationale est de 4 %. Une part encore plus réduite est allouée à l'enseignement supérieur, et une portion quasi insignifiante à la recherche scientifique. Jacob (2020) le confirme en précisant que l'enseignement supérieur reçoit en moyenne 1,17 % du budget de l'État depuis trente ans et seulement 0,33 % du PIB entre 1990 et 2014. Il apparaît donc crucial d'accroître ces investissements pour obtenir des résultats tangibles.

Ensuite, Haïti doit encourager ses universités à créer des alliances stratégiques avec des institutions étrangères. Trop souvent isolées, elles gagneraient en visibilité et en reconnaissance grâce à des copublications, des programmes de mobilité et des projets communs. Le rôle de l'État est ici central : faciliter les accords bilatéraux, négocier des partenariats internationaux et inciter les universités haïtiennes à rejoindre des réseaux scientifiques mondiaux. Ces alliances permettraient également d'attirer, dans un contexte de ressources nationales limitées, des financements extérieurs tels que des bourses de recherche internationales, des subventions de fondations étrangères ou des fonds issus de programmes de recherche conjoints.

Un autre défi fondamental est l'accès aux outils de la science mondiale. Actuellement, les chercheurs haïtiens rencontrent de grandes difficultés pour consulter des bases de données coûteuses ou publier dans des revues indexées. Bien que certaines universités aient accès à la Bibliothèque scientifique numérique (BSN) de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF) – une ressource utile mais dont la couverture demeure limitée face aux grandes bases internationales – aucune n'a accès ni à Scopus ni au Web of Science. Nos chercheurs doivent donc se contenter principalement de ressources en libre accès qui, bien que précieuses, ne rivalisent pas en qualité ni en reconnaissance avec les bases indexées. En fait, les revues indexées dans Scopus ou le Web of Science sont soumises à une rigoureuse évaluation par les pairs et constituent la référence pour mesurer l'impact scientifique. Afin de remédier à cette carence, l'État haïtien doit mettre en place une politique nationale ambitieuse de soutien à la recherche, qui inclut l'abonnement institutionnel à Scopus et au Web of Science, la création de bibliothèques numériques modernes et la mise en réseau des ressources documentaires. Faute de quoi, les chercheurs haïtiens resteront exclus des grands débats scientifiques mondiaux, pourtant essentiels pour accéder et contribuer à une production de savoirs de pointe.

Enfin, toute stratégie restera vaine si Haïti ne parvient pas à retenir et à valoriser ses talents aux plus hauts échelons académiques. Chaque année, de nombreux chercheurs quittent le pays, faute de perspectives professionnelles et en raison de l'insécurité. Pour inverser cette tendance, il est urgent d'offrir de meilleures conditions de vie aux enseignants-chercheurs, de financer des postes stables et de revaloriser les carrières académiques au sein du pays. Dans un contexte où moins de 10 % des professeurs en Haïti détiennent une maîtrise ou un doctorat (GTEF, 2010), contre environ 90 % à Cuba, 75 % à la Barbade et 65 % en Jamaïque, lutter contre la fuite des cerveaux n'est pas seulement un enjeu académique : c'est un impératif national si Haïti souhaite un jour disposer d'une université crédible, compétitive et visible à l'échelle mondiale. De plus, l'éloignement géographique ne devrait pas condamner les chercheurs haïtiens de la diaspora à l'isolement scientifique : la stratégie de l'État doit inclure la création d'un écosystème qui valorise et intègre pleinement l'apport de cette diaspora.

Conclusion

L'absence des universités haïtiennes dans les grands classements mondiaux n'est pas une fatalité. Elle reflète certes des défis structurels bien réels – tels que le sous-financement chronique et la fuite des cerveaux – mais elle met également en relief des opportunités encore inexploitées : la mise en place d'une politique scientifique à l'échelle de l'État, la mobilisation de la diaspora intellectuelle et l'intégration aux réseaux de recherche internationaux.

Des exemples comme celui de l'Université Paris-Saclay, propulsée en moins d'une décennie parmi les meilleures au monde grâce à une stratégie nationale ambitieuse, prouvent qu'un changement rapide est possible lorsque la volonté politique, les financements et la vision se rencontrent.

Dans la région, la University of the West Indies (UWI) illustre également ce potentiel. Présente dans le classement mondial du Times Higher Education, elle montre qu'une université caribéenne peut, malgré des contraintes économiques et géopolitiques, se hisser à un niveau de visibilité internationale en misant sur la recherche, la coopération et l'excellence académique.

Loin d'être une fatalité, l'invisibilité des universités haïtiennes résulte directement de l'absence de volonté politique et d'investissements stratégiques. La véritable question n'est donc pas de savoir si les universités haïtiennes peuvent émerger sur la scène internationale, mais bien de déterminer quand le pays choisira d'investir massivement dans le savoir comme levier de développement. Plus qu'une option, il s'agit d'un impératif : Haïti doit aspirer à des institutions capables de stimuler la production scientifique nationale, d'éclairer les politiques publiques et de positionner le pays sur la carte académique mondiale.

Références

Banque mondiale. (2008). Migration and remittances factbook 2008. World Bank. https://openknowledge.worldbank.org/entities/publication/e07b2e04-8130-5870-b64f-aaf987765259

Emmanuel, E., Govain, R., Cadet, R. L., Guerrier, K. et Benjamin, F. (2020). État des lieux de la recherche au sein des IES. CORPUHA. https://hal.science/hal-02963603

Foray, D. (2000). L'économie de la connaissance. La Découverte.

Groupe de travail sur l'éducation et la formation. (2010). Pour un pacte national pour l'éducation en Haïti : rapport au président de la République. GTEF.

Jacob, S. (2020). Massification et financement public de l'enseignement supérieur en Haïti : problèmes et défis. Revue internationale des sciences administratives, 86(2), 365-383. https://doi.org/10.3917/risa.862.0365

Slaughter, S. et Leslie, L. L. (1997). Academic capitalism: Politics, policies, and the entrepreneurial university. Johns Hopkins University Press.

UNESCO. (2021). Rapport de l'UNESCO sur la science : la course contre la montre pour un développement plus intelligent. Éditions UNESCO. https://doi.org/10.18356/9789210058575

Jeffney Ferdin est doctorant en Science, Technologie et Société (STS) au département des sciences humaines de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Membre du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) et de l'association Haïti : Science et Société (HaSci-So), ses travaux portent sur la sociologie des sciences et la structuration de la recherche universitaire en Haïti. Il s'intéresse particulièrement à l'organisation de l'enseignement supérieur, à la production scientifique et aux relations entre scientifiques et décideurs politiques. Il détient une maîtrise en sciences de l'éducation d'Indiana Wesleyan University et une maîtrise en théologie de l'Université chrétienne du Nord d'Haïti.
ferdin.jeffney@courrier.uqam.ca

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