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Le peuple haïtien, un psychisme collectif fragilisé

L’article analyse la fragilisation psychique collective haïtienne, liée aux traumatismes historiques, catastrophes, violences, et appelle à une reconstruction globale.

Photo by Nathaniel Shuman / Unsplash

Table des matières

Introduction

Le psychisme collectif, souvent associé à l’inconscient collectif développé par le psychologue suisse Carl Gustav Jung, se conçoit comme une couche de l’inconscient partagée par tous les humains au niveau macro, indépendamment de leur race, de leur culture, entre autres.

Le concept de l’inconscient collectif a été repris par le psychanalyste et psychothérapeute français Michael Baralle, qui souligne son importance chez les humains en ce qu’il dicte notre créativité, notre intuition et notre inspiration. C’est lui qui est responsable de nos comportements et de nos émotions inconscientes.

Au niveau micro, le psychisme collectif d’un peuple nous semble un ensemble de symboles, de motifs et de vécus qui créent un code et qui donnent du sens à la vie des gens. Ce dernier façonne la manière d’être du peuple au niveau groupal, et l’individu même dans sa singularité ne s’échappe pas de cet encodage mental. Le psychisme collectif d’un peuple est donc modulé par les événements qu’ils ont vécus ensemble, leur réalité de vie, leur victoire et leur échec en commun.

Si le psychisme collectif sert à renforcer l’identité d’un peuple et à participer au processus de sa résilience, il convient donc de se questionner sur notre sort à l’heure actuelle tout en considérant les multiples événements débilitants que nous avons connus au fil des années, qui ne cessent de faire effraction dans notre psychisme collectif.

Un pays soumis à de multiples cas de trauma

Vouloir comprendre la dynamique de notre société d’aujourd’hui requiert sans doute un regard sur notre histoire comme peuple ; d’ailleurs, le psychisme collectif dont on parle est ainsi modulé par notre histoire commune. D’abord, considérons la colonisation brutale de ce peuple par les Français. Cette dernière marque un grand tournant et constitue du même coup un traumatisme transgénérationnel dans la mémoire collective du peuple haïtien. La violence physique et psychologique qui s’installait dans la colonie et l’exploitation intensive des gens qui y vivaient constituent une source de trauma.

Après la proclamation de l’indépendance, Haïti devenait donc un État né d’une violente guerre qui aurait à subir le rejet et un isolement diplomatique sur la scène internationale, vu le caractère insolite et singulier de sa révolution (Léonard, 2003, p. 209). Ce mépris allait se transformer plus tard en une déception en nous imposant une indemnité de 150 millions de francs pour reconnaître notre indépendance, que nous avons acquise au prix du sang. Encore une autre gifle pour le collectif haïtien.

Depuis plus d’une quinzaine d’années, le pays ne cesse de faire face à des événements majeurs qui ont un potentiel traumatique ; par conséquent, le pays vit dans une spirale traumatique perpétuellement réactivée.

Prenons quelques exemples d’événements potentiellement traumatisants qui ont marqué la mémoire collective du peuple. Le séisme du 12 janvier 2010 a laissé sans doute une cicatrice majeure dans la mémoire du peuple haïtien : le violent tremblement de terre de magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter a causé plus de 220 000 morts, 300 000 blessés et plus d’un million de sans-abri (Programme des Nations Unies pour le développement [PNUD], 2020). Les survivants ont vécu parmi les morts et l’odeur des cadavres, jusqu’à ce que l’on vienne les sortir des décombres ; cette cohabitation de la vie et de la mort dans un contexte où la terreur s’installait a ouvert la voie pour les survivants comme de sérieux candidats pour le trauma (Cénat et al., 2017, pp. 7‑8).

À côté de cet événement tragique s’ajoute l’ouragan Matthew, qui, à son tour, a remué le couteau dans la plaie collective du peuple haïtien. Ensuite, nous assistons à une autre vague de tremblement de terre le 14 août 2021, qui a fait ses ravages surtout dans le sud du pays. Enfin, pour parvenir à la réalité de détresse psychologique avec laquelle nous composons aujourd’hui, mentionnons les événements potentiellement traumatisants tels que l’assassinat du président Jovenel Moïse, les menaces de gangs armés, les enlèvements, les massacres, les cas de viols et d’exécutions sommaires, entre autres.

Nous ne saurions faire la nomenclature de tous les événements ayant le potentiel traumatique et qui ont laissé un goût amer dans notre mémoire collective dans ces lignes. Cependant, il est d’une importance impérieuse de considérer la part de chacun de ces événements dans la construction de notre identité comme peuple, en tenant compte de la mise en sens de ces événements dans le psychisme du peuple du point de vue clinique.

Haïti face aux défis de reconstruction physique et psychique

Le pays fait face à une reconstruction physique, depuis quelques années, qui nuit aussi à la reconstruction psychique du peuple — ce que Boris Cyrulnik, le neuropsychiatre français, appelle un rebondissement qui est nécessaire pour parler de la résilience. Pour Cyrulnik, la résilience passe par le support social. Dans notre cas, ce support pourrait être la reconstruction physique du pays après certaines catastrophes naturelles comme le séisme du 12 janvier 2010, l’ouragan Matthew, entre autres.

Le psychologue haïtien Jeff Matherson Cadichon, dans son ouvrage Narrations du sensible, a souligné que « la reconstruction psychique ainsi que la reconstruction physique devraient faire partie intégrante de toute politique globale d’accompagnement des pays et populations affectées par des désastres tant humains que naturels » (Cadichon, 2020, p. 35). Force est de constater le laxisme des autorités étatiques de notre pays en ce qui concerne la reconstruction physique du pays, à tel point que même le palais national, un symbole majeur de la souveraineté nationale, n’est toujours pas reconstruit depuis sa destruction par le séisme du 12 janvier 2010.

Si la résilience fait appel aussi à une portée écologique dans la même perspective de la reconstruction psychique qui requiert un soutien social, il faut voir les dégâts des bandes armées dans le pays surtout durant ces trois dernières années. Les actes de vandalisme perpétrés par des groupes armés face à un État anesthésié : le bilan s’alourdit quotidiennement et le défi de la reconstruction physique du pays devient de plus en plus complexe. À cet effet, nous ne pouvons pas dépolitiser la souffrance psychologique du peuple haïtien ; à un certain point, les autorités de notre pays participent à notre douleur collective.

Quelques pistes de réflexion pour un redressement psychologique

D’entrée de jeu, il est important de souligner qu’un redressement psychologique passe par une reconstruction physique du pays. Sinon, on risque de mobiliser toutes les ressources psychologiques dont on pourrait disposer sans pouvoir y parvenir. Le terme « résilience » dont on se sert souvent en Haïti pour parler du peuple haïtien ne saurait être effectif sans le support social, voire écologique, qui nécessiterait une reconstruction physique du pays. Car il s’avérait très difficile de concevoir un plan de redressement psychologique dans ce chaos qui exacerbe la vulnérabilité psychologique du peuple et alimente des potentiels troubles psychologiques. De ce fait, il fallait un réajustement dans la sécurité nationale, car on ne saurait inventer une paix intérieure dans un contexte où le concept de la paix nous semble fragilisé et chimérique. Donc, la reconstruction physique du pays devrait faire partie intégrante de toute politique globale d’accompagnement du peuple haïtien. Par conséquent, la responsabilité revient, dans un premier temps, à l’État d’investir dans notre système de santé, de concevoir un budget qui répond aux besoins de la population en matière de santé en générale et de santé mentale en particulier. Les organisations non gouvernementales qui travaillent dans la prise en charge en santé mentale dans le pays doivent s’assurer de fournir un soin adéquat, avec un plan de suivi, à la population, bien qu’il s’agirait souvent d’une aide temporaire.

Un autre point important pour un redressement psychologique dans le pays, c’est la vulgarisation de la santé mentale. Cette dernière peut être mise en œuvre par les universités, les hôpitaux, les ONG et autres structures sociales qui évoluent dans l’appui psychosocial. Il s’avérait incontournable de concevoir un plan de guérison psychologique sans que les gens ne soient conscients de leur blessure. Car, on dit souvent dans une perspective freudienne, quand l’inconscient devient conscient, l’état mental s’améliore. Il faudrait donc une démystification du métier du psychologue ainsi que des soins psychologiques dans l’opinion publique.

Conclusion

Parler de la mémoire collective du peuple haïtien nous pousse à considérer son vécu traumatique au fil des années qui, à force de l’ignorer et en l’absence de soins adéquats, fragilise notre psychisme collectif. Les événements traumatogènes que le peuple a vécus en boucle constituent la porte d’entrée de cette fragilité psychologique, et les difficultés de reconstruction physique du pays entravent le processus de la résilience. Le redressement psychologique du pays doit être circonscrit dans un plan collectif, puisqu’on a été brisé ensemble ; il s’avère judicieux d’opter pour une guérison collective, qui ferait intervenir sans doute une reconstruction physique du pays.

Références

Cadichon, J. M. (2020). Narrations du sensible : Récits post-traumatiques de survivants du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti. Éditions de l’Université d’État d’Haïti.

Cénat, J. M., Derivois, D. et Karray, A. (2017). Psychopathologie de la mort et de la survivance en Haïti : Le séisme et la culture comme analyseurs. Psychothérapies, 37(1), 7‑17. https://doi.org/10.3917/psys.171.0007

Léonard, R.-M. (2003). L’indépendance d’Haïti : Perceptions aux États-Unis, 1804-1864. Outre-Mers. Revue d’histoire, 90(340‑341), 207‑225. https://doi.org/10.3406/outre.2003.4052

Programme des Nations Unies pour le développement. (2020, 13 janvier). Apprendre à vivre avec les risques : Haïti 10 ans après. https://www.undp.org/fr/haiti/actualites/apprendre-vivre-avec-les-risques-haiti-10-ans-apres

À propos de l'auteur

André Jean est licencié en psychologie à l’Université Notre-Dame d’Haïti (UNDH). Certifié en psychothérapie et en santé mentale, il est fondateur et président de l’association « Educ’Action & Bien-être » (EAB). Il est également administrateur d’AJPSY, un espace numérique dédié à la promotion de la santé mentale en Haïti, dans une perspective psychoéducative. Ses travaux portent sur les traumatismes psychiques et la vulnérabilité psychologique.

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