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Lors de ma participation en tant qu'intervenant au lancement de la seconde Décennie internationale des personnes d'ascendance africaine à l'University of The Bahamas, les 5 et 7 mars 2026, une conversation consacrée à la restitution et à la justice réparatrice pour Haïti m'a ramené à un épisode marquant de l'histoire politique récente du pays.
Pendant quelques années, le mouvement Fanmi Lavalas avait réussi l'impensable : déplacer l'agenda international en remettant au centre du débat une revendication historique trop longtemps ignorée. Celle de la restitution de la rançon imposée à Haïti par la France en 1825 — une dette qui, selon plusieurs estimations économiques, représenterait aujourd'hui plus de 200 milliards de dollars.
Pour la première fois depuis longtemps, Haïti cessait d'être perçu comme un éternel pays en crise. Il devenait la preuve vivante d'un crime historique : la première république noire indépendante, forcée de payer pour sa liberté.
Cette revendication, portée sur la scène internationale par le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide, avait pris la forme d'une demande officielle de restitution adressée à la France.
Puis, brusquement, tout s'est arrêté.
Le gouvernement à l'origine de cette initiative a été renversé en 2004, dans un contexte de fortes pressions internationales et d'implication directe de plusieurs puissances étrangères. Pour de nombreux Haïtiens, cet épisode demeure l'un des exemples les plus flagrants d'ingérence internationale dans la vie politique nationale.
Aujourd'hui, une question revient avec insistance dans les discussions politiques en Haïti.
Pourquoi un mouvement né de la mobilisation populaire contre les élites et l'ingérence accepterait-il de signer un accord politique dans un contexte où ces pressions internationales restent omniprésentes ?
Cette interrogation est d'autant plus vive que la transition politique actuelle s'articule autour du Conseil de Gouvernement, censé stabiliser le pays et organiser des élections après des années d'effondrement institutionnel. Pourtant, sa mise en place s'est faite sous une pression diplomatique considérable, voire sous la menace de sanctions et de chantage — dont le représentant même de Fanmi Lavalas au sein du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) a été victime, notamment de la part des États-Unis et d'autres acteurs internationaux.
Dans ce contexte, lorsque Fanmi Lavalas signe un « Pacte national pour la stabilité et l'organisation des élections », certains y voient une contradiction ou une trahison idéologique. Comment un mouvement historiquement critique de l'ingérence peut-il coopérer avec une architecture politique largement façonnée par des pressions extérieures ?
Longtemps, cette question m'aurait paru simple.
Mais en repensant aux dynamiques de négociation politique et économique, une autre lecture devient possible.
Au cours de négociations à l'université, on nous a fait faire un exercice simple. Moi et un autre camarade de classe sommes enfermés dans une pièce avec « un million de dollars ». Nous avons une heure pour décider comment partager la « somme ». Si nous parvenons à un accord, on repart avec la part convenue. Sinon, on repart les mains vides.
Je propose un partage équitable. Mon camarade refuse et exige davantage.
Moi qui défends l'égalité, je refuse d'accepter une proposition injuste. Le temps passe. Finalement, aucun accord n'est conclu. Je sors de la pièce avec ma dignité intacte, mais sans « argent ».
Ce que j'ignorais, cependant, c'est que les règles n'étaient pas les mêmes pour mon interlocuteur.
Si aucun accord n'était trouvé, il repartait quand même avec la moitié de « l'argent ».
L'exercice illustre un principe central de la théorie des négociations : le Best Alternative to a Negotiated Agreement (BATNA). Cela signifie qu'un accord n'a de sens que s'il est meilleur que l'absence d'accord.
Autrement dit, la question n'est pas seulement de savoir si un accord est idéal. La vraie question est de savoir ce qui advient en l'absence d'accord.
Appliquée à la crise haïtienne, cette logique m'a profondément interpellé.
Quelle est l'alternative réelle aujourd'hui ?
Depuis l'assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, l'État haïtien fonctionne dans un vide institutionnel presque total. Les élections sont suspendues depuis des années. L'autorité publique est fragmentée. Une grande partie de la capitale est sous l'influence de groupes armés. Et la population paie chaque jour le prix de cette paralysie.
Dans un tel contexte, l'absence d'accord politique ne signifie pas neutralité. Elle signifie la prolongation du chaos.
Pour les mouvements populaires, cette situation est peut-être encore plus funeste. Lorsque l'État disparaît, ce ne sont jamais les élites qui s'évanouissent avec lui. Ce sont les espaces politiques des classes populaires qui se ferment.
C'est ici que la psychologie politique des mouvements subalternes devient essentielle pour comprendre leurs choix stratégiques.
Les mouvements populaires ne négocient presque jamais dans des conditions d'égalité. Ils entrent dans des négociations dont les règles ont souvent été écrites ailleurs — dans des ambassades, des institutions financières internationales ou des capitales étrangères.
Haïti en est l'illustration historique.
De l'occupation américaine au XXe siècle aux multiples interventions diplomatiques récentes, la politique haïtienne s'est souvent jouée dans un cadre où les marges de manœuvre internes sont étroites.
Lavalas lui-même est né dans cette contradiction.
D'un côté, une mobilisation populaire radicale contre l'exclusion politique. De l'autre, la nécessité de naviguer dans un système international qui n'a jamais été neutre à l'égard d'Haïti.
Dans cette perspective, signer un pacte politique ne signifie pas nécessairement accepter l'ordre existant.
Cela peut être une stratégie pour éviter une situation pire : l'exclusion totale du jeu politique.
La politique, surtout dans les sociétés marquées par l'histoire (néo)coloniale et les asymétries internationales, n'est presque jamais une affaire de pureté idéologique.
Elle ressemble davantage à une série de négociations où chaque acteur tente de préserver un minimum d'espace pour agir.
Pour les mouvements populaires, la question n'est donc pas toujours de savoir si un accord est parfait.
Elle est souvent plus simple et plus cruelle : cet accord est-il meilleur que l'absence d'accord ?
Dans un pays où les institutions se sont effondrées et où les décisions politiques sont souvent prises sous pression internationale, cette question devient une question de survie politique.
Les partis et mouvements populaires comme Fanmi Lavalas le savent depuis longtemps.
Pour eux, la politique n'a jamais été une histoire d'amour.
Elle a toujours été une négociation.
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