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Et si étudier devenait un crime ?

Lettre ouverte d'un étudiant sur la dégradation des conditions d'études à la FASCH et des pistes concrètes pour réformer l'institution.

Photo by E. Diop / Unsplash

Table des matières

Dans un pays où l'insécurité a progressivement dévoré les espaces publics, les institutions et les rêves, l'Université aurait dû rester le dernier refuge. Or, lorsqu'on examine attentivement les conditions dans lesquelles les étudiants, surtout ceux de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH), poursuivent leur formation, une question s'impose avec force : dans quelle mesure les conditions actuelles de la FASCH permettent-elles encore aux étudiants de vivre pleinement leur formation universitaire ? Cette question n'est pas rhétorique. Elle traduit une réalité vécue quotidiennement par des centaines de jeunes qui ont choisi de croire en l'éducation malgré tout. Pour y répondre, nous examinerons d'abord la dégradation des conditions matérielles et institutionnelles de la faculté, avant d'analyser les conséquences humaines et académiques de cette crise, et de proposer des pistes concrètes pour y remédier.

Il est vrai que nous ne sommes pas les premiers à connaître de telles difficultés structurelles, économiques et sociales. Nous ne sommes pas non plus le peuple le plus barbare de l'histoire de l'humanité. Au contraire, nous avons longtemps été l'exemple d'un peuple capable de prendre son destin en main. Pourtant, nous semblons aujourd'hui vivre l'un des moments les plus tristes de notre histoire : une période où nous sommes, en quelque sorte, en guerre contre nous-mêmes.

Sous l'effet de l'insécurité, nous avons non seulement perdu notre espace physique, mais également une part de notre capacité à nous projeter dans l'avenir. La FASCH n'échappe pas à cette réalité. Elle se faufile entre un destin incertain, une administration presque inexistante et des cours en ligne dont les résultats demeurent largement insatisfaisants. La faculté ressemble parfois à une scène de théâtre où chacun joue son rôle sans véritable direction.

Certes, un petit local a été trouvé afin de maintenir quelques cours en présentiel. Cependant, dans cet espace, on a parfois l'impression d'être en détention. Cette comparaison paraît d'autant plus frappante lorsque l'on constate que certaines prisons disposent d'un médecin, d'eau potable et de conditions sanitaires minimales pour leurs détenus. Le mois dernier, un·e étudiant·e a été victime d'un malaise dans les locaux. Aucun responsable n'était présent sur place. Ce sont les étudiants eux-mêmes qui ont dû intervenir pour lui porter assistance. Cela signifie qu'un étudiant peut se rendre à la faculté, se sentir mal, et ne pas même avoir accès aux premiers soins.

Sur le plan administratif, la situation est tout aussi préoccupante. L'administration de la FASCH semblerait demeurer largement non informatisée en plein XXIe siècle. Cette réalité ne traduit pas seulement un retard technique ; elle révèle une difficulté plus profonde à se projeter dans l'avenir. Ces derniers jours, il a été demandé, sur notre groupe de discussion, aux étudiants de publier eux-mêmes la liste des cours qu'ils ont suivis ainsi que les notes qu'ils ont obtenues durant l'année précédente. Cette demande soulève une question alarmante : les archives académiques et les relevés de notes auraient-ils été perdus lors du déplacement de la faculté ? Une telle situation touche directement à la mémoire institutionnelle et à la crédibilité de l'établissement. Elle s'est d'ailleurs illustrée lors de la cérémonie du 18 mai, au cours de laquelle l'Université d'État d'Haïti a récompensé les lauréats de chaque promotion : dans plusieurs promotions à la FASCH, il semblerait difficile d'identifier avec certitude un lauréat.

Au sein de la même Université, d'autres facultés parviennent pourtant, malgré les difficultés, à poursuivre leur développement et à s'adapter aux exigences contemporaines. On est donc en droit de se demander pourquoi la FASCH paraît plus désorganisée et plus fragilisée que ses homologues. Cette question mérite une enquête approfondie qui dépasse le cadre du présent article, mais elle ne peut être éludée.

Être étudiant est un processus qui dépasse largement la simple présence aux cours. L'Université est avant tout un espace de socialisation, de formation et d'orientation, un lieu où les étudiants construisent leur identité intellectuelle et citoyenne, apprennent à partager des codes sociaux, des valeurs et des références communes. Comme le rappelle Paulo Freire : « Personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul ; les hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du monde. » La faculté doit rester un espace de construction collective du savoir. Or, lorsque chacun est isolé dans son parcours, les discussions intellectuelles se raréfient et la vie universitaire perd une part essentielle de sa raison d'être.

Cette crise touche les étudiants de manière inégale, mais profonde. Nombre de ceux issus de quartiers défavorisés ont été contraints de quitter leur milieu pour échapper à l'insécurité. Certains se retrouvent dans des camps de déplacés où l'accès à la nourriture et au logement constitue déjà un défi quotidien. D'autres ont rejoint les provinces, pour qui les cours en ligne représentent la seule possibilité de poursuivre leur formation. Ceux qui restent dans la capitale aspirent légitimement au présentiel. Cette contradiction est réelle et douloureuse : chaque groupe défend une position fondée sur des besoins objectifs, et l'institution peine à y répondre.

Certes, l'Université met à disposition des cartes SIM à forfait renouvelable pour faciliter l'accès aux plateformes numériques. Mais cette initiative reste insuffisante face aux coupures fréquentes, à la mauvaise qualité du réseau et aux difficultés persistantes d'accès à Internet.

Les conséquences sur l'avenir des étudiants sont considérables. On perçoit chez beaucoup d'entre eux un profond sentiment de découragement face à un avenir incertain. Certains ignorent même leur niveau académique exact, tant les retards administratifs se sont accumulés. Il n'est pas rare qu'un étudiant attende encore, après deux ou trois années, la publication complète de ses résultats de classe préparatoire. Ces dysfonctionnements ne traduisent pas seulement des difficultés administratives : ils révèlent une crise de confiance entre l'institution et ceux qu'elle est censée servir.

Depuis la création de la FASCH, il est possible que nous assistions à l'une des générations les plus passives face à la crise que traverse la faculté. Comme si tout était devenu normal. Cette situation rappelle celle de la société haïtienne dans son ensemble : à force de souffrir, on finit par suspendre ses rêves parce que l'espoir paraît inaccessible. Pourtant, cette institution forme des psychologues, des sociologues, des communicateurs sociaux et des travailleurs sociaux ; des étudiants qui lisent Karl Marx, Herbert Marcuse ou Erich Fromm, des auteurs qui ont précisément consacré leur réflexion à la critique des structures sociales, à l'émancipation et à la dignité humaine. Il y a là une contradiction que nul ne devrait accepter en silence.

Cette réflexion se veut avant tout une critique du présent. Elle n'est ni une attaque ni une entreprise de destruction, mais une contribution à l'amélioration des conditions d'études. Toute institution qui aspire à progresser doit être capable d'entendre les critiques formulées en son sein. L'histoire nous enseigne d'ailleurs que l'exercice de la critique n'a jamais été chose facile : ce n'est sans doute pas un hasard si Baruch Spinoza refusa en 1673 la chaire de philosophie que lui proposait l'Université de Heidelberg, craignant que sa liberté intellectuelle ne soit limitée.

Heureusement, il existe encore des enseignants qui dispensent leurs cours avec sérieux et remettent leurs évaluations dans des délais raisonnables. Ces exemples prouvent que le changement est possible. Pour y parvenir à l'échelle de l'institution, la FASCH devrait notamment :

  • Mettre en place une administration moderne, efficace et transparente, capable de répondre aux besoins des étudiants.
  • Garantir la publication des résultats dans des délais raisonnables afin d'assurer aux étudiants une visibilité claire sur leur parcours académique.
  • Numériser et sécuriser ses archives administratives et académiques pour protéger la mémoire institutionnelle.
  • Instaurer des mécanismes permanents de communication entre étudiants et administration.
  • Créer des espaces de dialogue permettant à l'ensemble des acteurs universitaires de participer à la réflexion sur l'avenir de la faculté.
  • Renforcer les conditions matérielles d'études afin d'offrir un environnement propice à l'apprentissage et à l'épanouissement intellectuel.

Nous tentons simplement de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. La FASCH demeure notre faculté, celle dans laquelle nous avons choisi de construire une partie de notre avenir. En tant qu'étudiants en communication sociale, notre rôle consiste aussi à témoigner de la réalité que nous vivons et à la rendre compréhensible à travers une parole critique et réfléchie.

L'éducation est peut-être la seule richesse qui nous reste dans un pays plongé dans une régression qui semble sans fin. Une université ne se mesure pas seulement à la qualité de ses programmes ou de ses enseignants. Elle se mesure aussi à sa capacité à offrir à ses étudiants les conditions nécessaires pour apprendre, réfléchir, débattre et construire leur avenir. Les crises sont passagères, mais les institutions survivent lorsqu'elles savent se réformer et s'adapter.

N'oublions jamais ceci : nous critiquons ce que nous aimons et ce qui nous appartient. La FASCH possède une histoire, un héritage et une mission. Il appartient désormais à tous ses acteurs — étudiants, enseignants, administrateurs — de veiller à ce que cette mission continue de vivre malgré les épreuves du présent.

La FASCH est ma patrie !

La FASCH doit renaître !

La FASCH est un patrimoine vivant !

La FASCH est la mémoire d'un peuple qui refuse de mourir ignorant !

La FASCH mérite que nous nous levions, que nous parlions et que nous bâtissions ensemble !

Pierre Wilson GERMEIL, dit Pedro, est un jeune apprenant en philosophie et étudiant en communication sociale à la FASCH de l'UEH, tout en nourrissant un vif intérêt pour la littérature.

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