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Le terme crise est une notion polysémique pouvant prendre des significations différentes suivant le champ disciplinaire et le contexte d'utilisation. Le terme est employé dans les sciences humaines et sociales — histoire, sociologie, science politique, droit, travail social, psychologie, communication, économie, administration et gestion — ainsi que dans les sciences médicales. Pour le politologue Gérard-François Dumont, il faut toujours bien préciser le champ disciplinaire et le contexte d'utilisation de la notion de crise, car celle-ci pourrait prêter à équivoque. En effet, pour Dumont, le terme crise « est employé dans certains cas pour des incidents conjoncturels, résolus en quelques semaines et, dans le second cas, pour désigner des phénomènes qui durent plusieurs décennies et sont donc incontestablement structurels » (Dumont, 2001). En travail social, on parle d'intervention en situation de crise. Sur le plan étymologique, pour le Dictionnaire de l'Académie française, le terme crise vient originellement du grec ancien krisis, « qui a d'abord le sens d'action ou de faculté de choisir […] et celui d'accident d'ordre médical, brusque et inattendu. Soudain, c'est ce dernier sens qui est conservé, ainsi que ses emplois figurés, pour désigner un événement soudain qui vient, comme l'altération brusque de la santé, troubler et bouleverser une situation jusqu'alors paisible » (Académie française, s.d.). Au niveau des sociétés humaines, les crises peuvent porter sur la longue durée et toucher des aspects divers du corps social. Les sociologues parlent alors de crise structurelle et multidimensionnelle. C'est la perspective d'Immanuel Wallerstein (2014).

Pour le professeur Gérard Pierre-Charles, la crise haïtienne présente toutes les caractéristiques d'une « crise permanente » touchant tous les compartiments de l'ordre social, économique et politique, avec une incapacité des principaux acteurs à saisir les enjeux en vue d'apporter des réponses appropriées. Le professeur Michel Hector, président de la Société haïtienne d'Histoire et de Géographie, dans une étude sur les crises en Haïti et les mouvements sociaux, caractérise la crise haïtienne comme « une crise systémique » (Hector, 2000).
La situation que connaît actuellement Haïti depuis l'assassinat, en sa résidence, du président de la République M. Jovenel Moïse, en date du 7 juillet 2021, dépasse une simple crise conjoncturelle pour toucher tous les aspects de la vie nationale. Il s'agit bien d'une crise structurelle et multidimensionnelle. Elle affecte l'économie, le commerce, l'agriculture, l'industrie, la circulation, les loisirs, la santé et l'éducation. Pour la première fois de son histoire, le pays connaît le phénomène des personnes déplacées internes (PDI) sous menace de mort de la part de groupes armés violents. Ces familles ont dû fuir leurs logements et leurs quartiers pour venir chercher abri dans des camps de déplacés constitués à la hâte dans des écoles ou des bureaux publics, sans eau courante ni blocs sanitaires. Un espace idéal pour la transmission des maladies contagieuses. Tous les bureaux publics, les maisons de commerce, les églises, les tribunaux, les ministères et directions générales ont dû laisser en catastrophe leurs locaux. Il en est de même des lycées, des collèges, des universités et des facultés tant publiques que privées. Des bibliothèques et centres de documentation sont incendiés et pillés. Une véritable razzia. La ville de Port-au-Prince est vraiment méconnaissable et donne l'aspect d'un vaste territoire abandonné après des scènes de guerre, de massacres et de pillages systématiques. Tout le centre-ville est devenu un grand désert quadrillé par des groupes de gens lourdement armés. Le phénomène se répand dans d'autres départements géographiques du pays comme l'Artibonite et le Centre. Qu'ont donc fait les familles haïtiennes pour subir cette tragédie ?

Comment la crise multidimensionnelle que connaît le pays depuis ces cinq dernières années affecte-t-elle les jeunes dans leurs études à l'université en Haïti ? Dans quelle mesure la situation de violence que nous vivons impacte-t-elle les tâches académiques de transmission du savoir et de production des connaissances ? Autant de questions qui nous préoccupent comme professeur et directeur de mémoire de nombreux étudiants. Disons-le sans ambages : la crise que nous vivons affecte fortement les jeunes dans le cadre de leurs études universitaires. Et ceci, sur les trois niveaux matériel, psychologique et académique.
Sur le plan matériel, il faut se rappeler que toutes les facultés des universités publiques et privées de Port-au-Prince ont dû se relocaliser. Généralement, les relocalisations se font au haut de Delmas ou à Pétion-Ville, dans des maisons ou des espaces n'ayant point été aménagés pour des activités d'enseignement. Leur réaménagement en salles de cours pose de grands défis aux responsables des décanats. Cela conduit, dans certains cas, à des situations de promiscuité et d'interférences, plusieurs cours se donnant dans des espaces séparés par des cloisons non étanches. Ensuite, nous retrouvons le problème de la documentation. Toutes les facultés qui ont fui leurs locaux habituels n'ont pas pu emporter leurs bibliothèques. Les étudiants ont de graves problèmes d'accès à la documentation de base pour la rédaction de leurs travaux pratiques et de leurs mémoires de sortie. Internet peut certes aider. Mais tous les documentalistes savent bien que tout n'est pas sur Internet et qu'une bonne partie de la documentation universitaire se trouve encore dans des sources primaires et même secondaires non numérisées. L'accès aux textes des mémoires déjà soutenus représente actuellement un grand handicap pour les étudiants en vue de la rédaction de la revue de littérature. Tous ces textes de mémoire sont restés dans les bibliothèques des locaux des facultés des universités publiques ou privées du pays. Un véritable casse-tête pour les professeurs encadreurs. Les doyens des facultés et les responsables des universités publiques et privées essaient de faire face, dans la mesure des possibilités existantes, à la situation. Car, dans les zones disponibles, les prix des locaux sont vraiment exorbitants et même prohibitifs. Le recteur de l'Université d'État d'Haïti (UEH), le Dr Dieuseul Prédélus, est clair et formel dans un entretien accordé au journal Le Nouvelliste. Avec la conjoncture que nous vivons, les besoins explosent. Le recteur a insisté alors sur l'adoption de nouvelles mesures budgétaires pour faire face aux nouveaux besoins, dans le cadre « du plan stratégique 2025–2030 élaboré par le Conseil exécutif de l'UEH. Ce plan prévoit un coût global estimé à près de 11 milliards de gourdes sur la période 2025–2029 » (Odigène, 2026). Des dispositions ont également été prises, au niveau du Rectorat de l'Université d'État d'Haïti, pour renforcer les capacités numériques des programmes académiques de l'institution, nous apprend le recteur Dieuseul Prédélus dans un entretien accordé à la publication en ligne Ayibopost (Duquereste, 2025). Ce, avec la constitution de plateformes, la remise de kits Starlink aux professeurs et responsables des facultés, la distribution de tablettes numériques et des possibilités de connexion internet aux étudiants. Ce sont des actions positives face à une situation de crise qui est, somme toute, unique dans les annales de notre tradition universitaire.

Cependant, les étudiants sont confrontés à d'autres problèmes se rapportant aux déplacements et aux trajets afin de pouvoir suivre les cours dans les nouveaux espaces. Prenons le cas des étudiants qui habitent à Carrefour, par exemple, et qui doivent se rendre chaque jour à Pétion-Ville pour suivre leurs cours. Avec les différents postes de péage (huit au total !) installés sur tout le trajet par les groupes armés, le prix de la course est de deux cents gourdes pour se rendre au centre-ville de Port-au-Prince. Ensuite, il faut le trajet du centre-ville à Pétion-Ville. Ce qui fait logiquement plus de cinq cents gourdes de trajet pour l'étudiant qui n'est pas assuré d'un repas ou d'une collation pendant toute la journée des cours. En plus de tout cela, l'étudiant doit faire des photocopies, acheter certains ouvrages, imprimer des devoirs et effectuer des recherches sur Internet. Les coûts nécessités actuellement par les études universitaires dans la région métropolitaine de Port-au-Prince deviennent de plus en plus exorbitants et même prohibitifs pour les familles haïtiennes. La situation est encore plus grave pour les étudiants venant de la province ne disposant pas d'un logement stable à Port-au-Prince. Dans de nombreux cas, ces jeunes ont été obligés de discontinuer leurs études en fermant leurs dossiers pour essayer de les reprendre par la suite. Cela a pour effet d'allonger de façon indéterminée et incertaine le cycle des études universitaires. Une véritable tragédie pour ces jeunes. Enfin, des difficultés majeures se rencontrent pour les stages des étudiants finissants. Avec l'insécurité grandissante et envahissante, de nombreuses institutions ont dû fermer leurs portes ou encore restreindre drastiquement le champ de leurs activités. Les institutions qui essaient, malgré tout, de tenir le coup le font au prix d'énormes sacrifices. Il y a de grandes difficultés pour les responsables des universités publiques et privées à trouver des espaces institutionnels de stage pour leurs étudiants. Cela a pour conséquence d'allonger la durée des études universitaires et de rendre de plus en plus incertain l'horizon de fin d'études. Ce sont des problèmes concrets et cruciaux qu'affrontent nos jeunes étudiants à l'université.
Bon nombre de ces problèmes ne relèvent pas des capacités des responsables des universités publiques et privées qui, à bien des égards, sont des victimes de la situation globale. Il revient à nos responsables politiques au plus haut niveau de la gestion de l'État de se mettre à la hauteur de leur responsabilité, qui est de garantir la sécurité pour un fonctionnement harmonieux des institutions publiques et privées du pays. Selon le sociologue Max Weber, c'est l'une des fonctions de base de l'État. Les jeunes ont assez subi en termes de traumatismes et d'inquiétudes dans leurs quartiers et dans leurs vies quotidiennes. La crise multidimensionnelle que connaît le pays impacte fortement le cadre de réalisation de leurs études universitaires. À quelles améliorations ces jeunes étudiants peuvent-ils s'attendre dans un futur proche ? Le débat est ouvert.
Références
Académie française. (s.d.). Dictionnaire de l'Académie française (9e éd.). Consulté le 12 avril 2026, à l'adresse https://www.dictionnaire-academie.fr/
Dumont, G.-F. (2001). Qu'est-ce qu'une crise ? Géostratégiques, n° 25. https://academiedegeopolitiquedeparis.com/quest-ce-quune-crise/
Duquereste, L. (2025, 8 avril). Internet gratuit, nouveau campus… les projets du recteur élu de l'UEH. Ayibopost. https://ayibopost.com/internet-gratuit-nouveau-campus-les-projets-du-recteur-de-lueh/
Hector, M. (2000). Crises et mouvements populaires en Haïti. Éditions du CIDIHCA.
Odigène, J. (2026, 24 mars). En visite au Nouvelliste, le recteur de l'UEH évoque la situation financière de l'université. Le Nouvelliste. https://lenouvelliste.com/article/265566/en-visite-au-nouvelliste-le-recteur-de-lueh-evoque-la-situation-financiere-de-luniversite
Wallerstein, I. (2014). La crise structurelle du capitalisme : pourquoi les capitalistes risquent de ne plus y trouver leur compte. Dans I. Wallerstein, R. Collins, M. Mann, G. Derluguian et C. Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ? (M. Saint-Upéry, trad., pp. 19-60). La Découverte. (Œuvre originale publiée en 2013)
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