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Les saisons de l'administration publique haïtienne

Chronique satirique sur le zèle éphémère des fonctionnaires haïtiens à chaque changement ministériel, rituel cyclique sans réforme durable.

Photo by Chris Lawton / Unsplash

Table des matières

Ce matin, j'ai vu une autre administration publique. Celle que nous rêvons tous.

Plus de piles de fatras tenant lieu d'adresse au ministère.

J'ai croisé des visages fougueux, déterminés, presque lumineux.

Des gens accueillants, aimables, serviables, au point d'en devenir suspects.

Je me suis dit : ce n'est pas cette machine moribonde, lente et lourde que je connais. Pas cette administration qu'Amos Alexandre a radiographiée comme une mécanique de lenteur et de non-service public dans ses travaux de recherche (Alexandre, 2024).

Non. Ce n'est pas possible.

Des gens sapés comme Congo Bélisaire, aurait dit Sixto.

Des chemises repassées au garde-à-vous.

Des sourires exposés en vitrine.

Des bouquets à la main.

Des « Bonjour chef ! » qui claquent comme des hymnes nationaux.

À l'instar de ces passants venant du Champ de Mars qui saluent Maître Zabèlbòk au carrefour Tifour :

— Bonjour, maître.

— L'ultime honneur, ma chère, est de vous saluer.

— Après vous, s'il en reste, maître et seigneur !

— Bien le bonjour, chère madame ! répond Maître Zabèl.

J'ai vu une administration publique vivante, soucieuse, appliquée. Un espace où le service public semblait devenir vocation, presque sacerdoce. On aurait dit que Max Weber lui-même venait d'être nommé directeur général.

Puis j'ai compris.

Les nouveaux ministres arrivent.

Et comme dans toute équipe qui change de coach, même les joueurs absentéistes, ceux qui ne connaissent ni leur rôle ni leur statut dans l'équipe, arrivent désormais avant l'heure pour la première rencontre avec le nouveau chef, qui promet l'impossible et donne l'impression fugace d'un changement radical.

On redécouvre la ponctualité.

On dépoussière les dossiers.

On adopte la discipline.

On nettoie. On passe le balai.

On enlève les toiles d'araignée qui servaient de décoration.

On essuie les vitres.

Les robinets fonctionnent.

Les toilettes sont propres. Désormais.

On réapprend à dire « s'il vous plaît ».

Le public est prié de venir prendre service : un service cinq étoiles, minimum. Mais peut-être que cela ne va pas durer.

L'État change de visage, pour quelques jours, parce que chacun veut sécuriser sa place ou négocier sa mobilité.

On devient soudainement bon élève. Bon collègue. Bon enfant.

Attendons.

Dans quelque temps, sûrement, nous retrouverons notre chère administration : la machine lente, fatiguée, imperméable aux urgences, où la motivation, la gentillesse et le service reprennent leurs congés sans solde et où le citoyen redevient un visiteur importun.

Parce que chez nous, le changement n'est pas toujours une réforme, même pas radicale.

Parfois, c'est simplement une saison.

Samuel Alexandre
4 mars 2026

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